La France, en élisant un président résolument libéral économiquement et en lui donnant une majorité confortable au Parlement, a montré, du moins en ce qui concerne la partie de l’électorat qui vote, un attachement aux valeurs économiques du libre-échange.

Le contraste avec la tendance exprimée ailleurs dans le monde par l’élection de Trump et la victoire du Brexit l’an dernier, nous amène à nous intéresser à la problématique du commerce mondial.  La plupart des économistes orthodoxes défendent le « libre-échange », et les politiques libérales ont été soutenues par ce que les économistes appellent l’ordre économique international, dont l’épicentre demeure les Etats-Unis d’Amérique depuis 1945[1].  Cela faisait suite à une époque d’intense compétition économique exprimée par des politiques nationalistes dans les pays industrialisés, qui menèrent, entre autres, à deux guerres mondiales et à la montée des régimes fascistes en Europe.

 

Le libre-échange comme théorie économique dominante

Les économistes qui soutiennent le libre-échange, et qui sont majoritaires dans les pays dits développés,  se fondent habituellement sur la loi des avantages comparatifs, inventée par le grand économiste anglais David Ricardo (1772-1823).

La « loi » des avantages comparatifs repose sur deux postulats fondamentaux.

Le premier est que la non-intervention des Etats-nations et de leurs gouvernements dans le commerce international permet une productivité optimale du travail, par le jeu de la division internationale du travail.

Le second est que quel que soit le degré relatif de développement capitaliste parmi les Etats-nations capitalistes, tous ces Etats bénéficieront dans une égale mesure de leur participation au libre-échange. En termes de politique gouvernementale, cela signifie que quel que soit le niveau de développement capitaliste d’un pays donné, une bonne politique économique implique l’absence de barrières douanières, de politiques industrielles, ou d’intervention dans les mouvements monétaires entre pays.

A l’opposé, les nationalistes économiques (généralement qualifiés de « populistes » en France), de droite ou de gauche, bien qu’ils affirment parfois être en faveur du libre-échange, imposent une condition : que cet échange soit « juste ». Par exemple, Trump affirme que depuis 1945 le commerce mondial est de plus en plus désavantageux pour les Etats-Unis, entraînant l’effondrement de son industrie. Il promet donc de stopper cela par une politique interventionniste sur le commerce international, en rétablissant les droits de douane et en renégociant les accords commerciaux.

 

Les politiques de libre-échange en pratique

Qu’en est-il en réalité ? Avant de revenir aux Etats-Unis, intéressons-nous aux pays situés à l’autre bout de la « chaîne alimentaire », où la division internationale du travail a conduit à placer les industries les plus basiques. Le niveau de développement capitaliste y est très bas, ce qui signifie que la valeur ajoutée produite échappe très largement aux travailleurs, mais également aux capitalistes locaux, car elle est très largement ponctionnée par les investisseurs, industriels et autres intermédiaires occidentaux[2].

Pour de nombreux économistes originaires de ces pays dits périphériques, c’est le libre-échange qui empêche leur pays de mener à bien leur développement capitaliste. Anwar Shaikh, un économiste originaire du Pakistan, se distingue des économistes « pro-développement » des pays capitalistiquement sous-développés, en ce qu’il ne se contente pas de proposer un protectionnisme par des droits de douane élevés, des politiques industrielles, et des contrôles de capitaux de type néo-mercantiliste destinés à accélérer le développement capitaliste national. C’est un marxiste qui souhaite voir le système capitaliste entier remplacé par une économie mondiale socialiste.

Dans son opus magnum, Capitalism[3], publié en 2016, Shaikh développe une critique marxiste de la théorie marginaliste néo-classique de « concurrence parfaite » et l’oppose à ce qu’il appelle la concurrence réelle. Shaikh s’oppose aussi vigoureusement à la théorie néoclassique de l’avantage comparatif. Son analyse du commerce et de la concurrence mondiaux figure au chapitre intitulé « Concurrence internationale et théorie des taux de change ». Malgré l’austérité du titre, le sujet a des implications politiques proprement colossales pour le monde d’aujourd’hui : alors que les Etats-Unis ont longtemps prodigué aux pays sous-développés des leçons de libre-échange et vanté les mérites de ces politiques, Shaikh pointe du doigt le fait que ni l’Angleterre, la puissance capitaliste dominante au XIXe siècle, ni les Etats-Unis, qui ont joué le même rôle au XXe siècle, n’ont pratiqué le libre-échange dans la période précédant leur émergence en tant que premières puissances capitalistes industrielles. « A l’ère florissante de son [la Grande-Bretagne] développement, du début XVIIIe au milieu du XIXe siècle, écrit Shaikh, elle utilisa les politiques commerciales et industrielles plus tard employées par le Japon à la fin du XIXe et au XXe siècle, et par la Corée du Sud dans la période post-Seconde guerre mondiale. » (p. 493)

La même chose n’est que plus vraie des Etats-Unis, le grand champion mondial –du moins jusqu’à Trump – du libre-échange après 1945. Shaikh cite l’économiste coréen Chang Ha-Joon, qui écrit : « Critiquant les Britanniques qui prêchaient le libre-échange pour son pays, Ulysses Grant, le héros de la Guerre de Sécession et président américain de 1868 à 1876, répliqua que « d’ici 200 ans,  quand l’Amérique aura tiré du protectionnisme[4] tout ce qu’il a à offrir, elle aussi adoptera le libre-échange. » (p.493)

Chang explique qu’entre 1860, l’année de l’élection du premier président Républicain, Abraham Lincoln, et la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis étaient « littéralement l’économie la plus lourdement protégée au monde ». Par conséquent, les politiques protectionnistes n’ont pas si mal réussi à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis durant leur ascension.

Mais qu’en est-il des pays qui suivent les politiques de libre-échange, sur l’insistance des Etats-Unis et de ses agences telles que le FMI ? Ces politiques ont-elles donné de meilleurs résultats que les politiques « incorrectes » suivies par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis lorsqu’elles étaient des nations capitalistes en développement accéléré ? Shaikh démontre, données à l’appui, que pas un pays capitaliste depuis la Seconde Guerre mondiale n’a réussi en suivant des politiques de libre-échange.

Les politiques préconisées par le « Consensus de Washington »[5] qui bannissent les contrôles de capitaux « néo-mercantilistes » ont-elles encouragé le développement capitaliste dans les pays périphériques ? Shaikh cite l’économiste turc Dani Rodrik, pour qui l’élimination des contrôles de capitaux « laisse le taux de change réel[6] à la merci des capricieux mouvements de capitaux à court terme ».

Traduit du langage académique, le retrait soudain du capital monétaire d’une nation capitaliste provoque une envolée des taux d’intérêts et une contraction soudaine de son marché domestique ; celles-ci entraînent de profondes récession-dépressions qui créent un chômage de masse et pulvérisent son économie. Contrairement aux enseignements de la plupart des économistes, l’histoire concrète montre qu’un développement capitaliste réussi nécessite des politiques protectionnistes qui assurent à l’industrie locale un monopole sur le marché domestique, des subventions aux industries les plus prometteuses –une politique industrielle – ainsi que des politiques « néo-mercantilistes » qui empêchent le retrait de capitaux et devises du pays. Ceci reste vrai malgré les prêches des vertus du libre-échange et des « erreurs » du mercantilisme qu’on peut rencontrer dans n’importe quel cours d’introduction à l’économie.

L’histoire économique du monde réel montre que ce sont en fait les politiques économiques « pro-développement » [7] qui permettent aux pays capitalistiquement arriérés  d’opérer une transition vers des pays capitalistiquement développés.

A l’opposé, les pays capitalistiquement arriérés qui ont choisi de suivre les conseils de « l’orthodoxie économique » – ou en réalité ont été forcés de suivre ces conseils – en abaissant les barrières douanières et en rendant leur monnaie « convertible », permettant ainsi aux devises et au capital financier d’affluer et refluer librement dans le pays, sont restés capitalistiquement arriérés, quand ils n’ont pas régressé.

 

La place des pays dans la division internationale du travail

En ce qui concerne le niveau de développement capitaliste aujourd’hui, les pays du monde peuvent être divisés en trois catégories. En premier lieu, on trouve les anciens pays capitalistes impérialistes[8] dont le pic industriel est révolu –souvent depuis longtemps. L’Angleterre, ancien atelier du monde, vient en tête des exemples d’un pays impérialiste qui dominait autrefois la production industrielle mondiale. Sa production industrielle s’est largement effondrée, laissant des vies ruinées et le désespoir sur son sillage. Mais la liste des pays qui ont dépassé leur pic industriel comprend aussi les Etats-Unis, les pays d’Europe de l’Ouest [9] et de plus en plus le Japon.

La seconde catégorie est constituée de pays qui ont conservé de nombreuses caractéristiques des pays « opprimés »[10], mais qui ont connu, dans les dernières décennies, de rapides poussées de développement capitaliste, sous l’effet d’une combinaison de barrières douanières, de politiques industrielles et de contrôle de capitaux néo-mercantilistes. Ces pays comportent entre autres la Chine, bien que des signes indiquent que la période de développement rapide du capitalisme chinois a désormais dépassé son pic ; l’Inde ; et la Corée du Sud, ou le développement capitaliste rapide semblé également avoir plafonné.

Une troisième catégorie regroupe les pays sévèrement opprimés ou périphériques dans l’économie mondiale, à un très bas degré de développement capitaliste et qui ne sont pas en train de rattraper les pays capitalistes avances, mais pour lesquels l’écart se creuse au contraire. Cette catégorie comprend de beaucoup de pays qui ont conservé nombre de caractéristiques précapitalistes et n’ont guère connu davantage qu’un développement capitaliste très limité et embryonnaire. La majorité des pays de la planète rentrent peu ou prou dans cette catégorie.[11]

Sont inclus dans cette catégorie les pays qui construisaient une économie socialiste jusqu’en 1989 mais ont ensuite subi des contre-révolutions politiques et sociales qui ont amené le retour des relations de propriété capitaliste, accompagné par un déclin massif des productions industrielle et agricole. Le développement capitaliste s’est généralement avéré décevant dans ces pays.

Cela pose une question importante pour des pays comme l’Angleterre et les Etats-Unis, et dans une certaine mesure la France, qui ont toutes connu des décennies de déclin industriel. Une combinaison du retour des barrières douanières et autres restrictions au commerce, de politiques industrielles et peut-être même de contrôle de capitaux peut-elle donner un second souffle au capitalisme dans ces pays ? Pour le nouveau président américain, Donald Trump, et les autres nationalistes économiques, la réponse à cette question est oui.

Quelles seraient –et nous pourrions avoir bientôt une expérience grandeur réelle si Trump et les autres nationalistes économiques dans son administration parviennent à les implémenter – les conséquences de politiques destinées à encourager la réindustrialisation des pays riches en capitaux mais industriellement en décrépitude ?

Adapté de l’article du blog économique Critique of crisis theory du 27 mai 2017.

 

Notes : 

[1] Avec des institutions comme le Fond monétaire international, le Banque mondiale ou le Département du Trésor des Etats-Unis, dont les lignes directrices forment ce que l’on a appelé le Consensus de Washington.

[2] Par « occidentaux », nous entendons faute d’un meilleur terme les pays où le développement capitaliste est élevé (Etats-Unis, Europe de l’Ouest, etc.), pays dits « impérialistes » dans la terminologie marxiste, « impérialiste » faisant ici moins référence à une politique concrète de l’Etat-nation en question qu’au mode de fonctionnement d’une économie développée. Sur ces notions, voir Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916.

[3] Capitalism. Competition, Conflict, Crises (2016), Anwar Shaikh, Oxford University Press

[4] L’anglais donne « protection », que nous rendons par protectionnisme par souci de clarté. Sur la politique protectionniste des Etats-Unis en développement, voir aussi le Rapport sur les manufactures, Alexander Hamilton, 1791. Hamilton était Secrétaire au Trésor américain.

[5] Cf. Note 1

[6] Le rapport entre les prix des différentes nations quand les prix sont mesurés dans une devise commune.

[7] C’est-à-dire celles qui qui combinent droits de douane ou autres mesures destinées à donner autant que possible à l’industrie locale un monopole sur le marché domestique, et politiques néo-mercantilistes destinées à empêcher le retrait de capitaux et d’argent du pays, résultant en un marché domestique représentant une plus grande fraction du marché mondial – quoiqu’au détriment des autres pays capitalistes.

[8] Sur le sens de ce mot, voir note 2. Dans la théorie du système-monde, ce sont les pays du centre (core) de l’économie-monde.

[9] A l’exception partielle de l’Allemagne.

[10] Ces pays sont aussi appelés « semi-périphériques ».

[11] Naturellement, ces catégories ne peuvent rendre compte des nuances dans le développement des différents pays et ne doivent pas être analysées comme des catégories rigides, mais simplement comme un ensemble de caractéristiques permettant de définir leur positionnement relatif dans l’économie mondiale.

Publicités