Dans le milieu des économistes universitaires, la « réfutation » de Marx constitue une sorte de niche, la plupart se contentant de l’ignorer, comme tout ce qui contrevient à la théorie économique dominante, l’école marginaliste ou néoclassique. 1

Dans un entretien datant de 2014 avec le site Cercle des Volontaires, Norman Palma, maître de conférences à la Sorbonne, présentait son dernier livre intitulé « Pourquoi Marx a échoué ». Il ne s’agit pas ici de réagir au contenu du livre mais davantage à certains arguments avancés au cours de l’entretien, en ce qu’ils permettent d’éclairer certains points de théorie économique marxiste, mais aussi de réfléchir aux conséquences pratiques de certaines « solutions » avancées.

Le problème de la transformation

Il convient de préciser d’abord que le « problème de la transformation » est un des problèmes les plus pointus de la théorie économique marxiste. On supposera le lecteur familier avec la théorie de la valeur telle qu’entendue par Marx.

Il faut également préciser quel est l’enjeu de ce débat : selon Engels, le socialisme est devenu une science avec la théorie de la plus-value de Marx. Or, celle-ci dépend totalement de la théorie de la valeur de Marx : si la théorie de la valeur travail a bien été définitivement réfutée par les économistes, alors le socialisme scientifique est ruiné.

M. Palma explique que Marx aurait fait une erreur, car il n’aurait inclus dans la valeur que le coût de production. Il y a ici semble-t-il une confusion élémentaire entre valeur et prix. Un prix déterminé par la valeur ne signifie pas un prix identique à la valeur. Dans le Capital, Marx ne prétend jamais parler des prix de marché, même si ceux-ci tournent in fine autour de leur valeur. Il s’agit ici d’une différence fondamentale entre l’approche néoclassique, qui part des prix de marché et en tire son approche subjective fondée sur la rareté relative, l’offre et la demande, et l’approche marxiste, qui entend remonter d’abord au stade où la valeur est créée, à savoir le stade de la production.

Lorsqu’on lui demande si c’est lui qui aurait découvert cette « erreur » de Marx, Palma n’ose pas affirmer clairement avoir découvert ce qui aurait échappé à 150 ans d’études du marxisme, aussi bien par ses défenseurs que par ses critiques. Et pour cause, le découvreur de cette « contradiction » n’est autre que… Marx lui-même, qui analysera par la suite dans le troisième volume du Capital (publié après sa mort), la transformation de la valeur en prix de production.

L’étalon-or

Bien que Palma se réfère souvent à Keynes, il soutient la réintroduction de l’étalon-or, auquel Keynes était fermement opposé (il le considérait comme une « relique barbare »). En effet c’est une nécessité fondamentale pour une politique keynésienne que de disposer librement de sa base monétaire. Or cela est impraticable dans un système d’étalon-or, où la priorité de la politique monétaire est de maintenir un rapport constant entre une monnaie et une certaine quantité d’or. De ce fait l’Etat ne peut atténuer une récession et toute contraction de la masse monétaire, soit par la rupture de la chaîne du crédit, soit par la baisse de la production d’or, soit par la réduction de la vélocité de circulation, se fait ressentir sur l’économie avec toute sa force. Les périodes d’expansion sont donc conditionnées par des découvertes de réserves d’or ou des améliorations dans les techniques d’extraction.

La crise de 1929 et le cycle industriel

Palma prétend que ce n’est pas une crise de surproduction, mais une réduction de la masse monétaire qui a causé la crise de 1929. En réalité, la surproduction n’est jamais une surproduction absolue, mais une surproduction relative entre tout ou partie de la production et la demande monétaire effective (la capacité du marché d’absorber ces produits, autrement dit de les acheter). On comprend que parler de surproduction ou de masse monétaire insuffisante, c’est parler de la même chose, sous un angle plutôt qu’un autre.

Pourquoi la qualification de crise de surproduction est-elle plus pertinente ? Il nous faut d’abord comprendre le fonctionnement du cycle industriel. La production de matériau monétaire, à savoir l’or, connaît des évolutions sur de longues périodes, de manière contra cyclique vis-à-vis du cycle économique normal. En effet, lors d’un crash, les prix s’effondrent tandis que chaque capitaliste cherche à transformer le capital investi en argent liquide2. C’est à ce moment que l’or atteint sa valeur maximale dans le cycle, une quantité d’or donnée permettant d’acheter des biens d’une valeur bien supérieure à la valeur réelle de cet or. En effet, outre son utilisation comme moyen de paiement, l’or est un moyen de thésaurisation. Les capitalistes industriels et financiers vont limiter leurs investissements, la plupart des secteurs n’étant plus profitables, et auront tendance à faire des réserves, dans l’optique d’éviter un défaut de paiement, ce qui raréfie encore l’argent en circulation sur le marché. Ceci donne un coup de fouet à l’industrie de l’extraction aurifère, les investisseurs pouvant s’attendre à des profits record comparés à leurs investissements3.

La production d’or augmente alors lentement tandis que la production de marchandises chute ou stagne dans le contexte de récession puis de dépression. A un certain stade, les réserves d’or atteignent un niveau tel que l’argent devient abondant, les taux d’intérêts chutent alors, permettant la reprise d’investissements. Par ailleurs, les réserves accumulées forment une masse d’argent mort, non utilisé donc non profitable, que les capitalistes financiers ont tout intérêt à faire fructifier. Devant cette abondance de moyen de paiement et cette relative rareté des marchandises, l’investissement productif devient à nouveau profitable. Avec la production augmente l’emploi, ce qui alimente à son tour la consommation entretient la rareté relative des marchandises. L’augmentation des prix des marchandises et l’augmentation de la production réduisent la profitabilité de l’extraction d’or. La même quantité d’or qui permettait, au plus fort de la crise, de se procurer une tonne de bois, permet tout au plus aujourd’hui de s’en procurer 100kg.

Dans le climat d’optimisme généralisé qui caractérise la période de croissance économique, les règles draconiennes adoptées en temps de crise en matière de réserves sont assouplies ou supprimées. La monnaie est substituée à l’or (dont la production cesse d’augmenter), le crédit substitué à l’argent liquide. Tout cela ne pose pas de problème tant que l’on est en mesure de faire « rouler la dette », de repousser l’échéance, par exemple en prenant un nouveau crédit pour payer l’ancien, en plus de nouveaux achats. A la base monétaire constituée par l’or, puis par les billets de banque4, s’ajoute les crédits consentis par les établissements bancaires à leurs clients et entre eux, pour former la masse monétaire proprement dite.

Simplement, cette expansion de la masse monétaire a une limite, la chaîne du crédit est étendue et rallongée jusqu’au moment où elle cède, comme toutes les chaînes, à son maillon le plus faible. Dans le cas de la crise de 2008, il s’agit bien sûr des fameuse « subprimes », mais derrière cela c’est l’ensemble du système monétaire mondial qui était à bout de souffle : le prix des marchandises a atteint un niveau bien supérieur à leur valeur réelle comparée à l’or, la crise est pour le marché le mécanisme de correction de cette anomalie.

En somme, la crise de 1929 est bien une crise causée par une surproduction généralisée des marchandises comparée à la demande monétaire effective.

L’utopie keynésienne

Est-il alors possible d’éviter la crise, comme le prétendent les keynésiens, en utilisant une monnaie papier ? Non, car en définitive, la monnaie reste dirigée par la loi de la valeur. Si vous doublez la quantité de monnaie en circulation, toutes choses égales par ailleurs (notamment concernant la vélocité de circulation, que nous n’aborderons pas ici), chaque unité de monnaie correspond à deux fois moins de valeur. Autrement dit, l’augmentation de la base monétaire entraînera, toutes choses égales par ailleurs, une augmentation des prix. Les Etats-Unis ont tenté avec Nixon, après l’abandon du standard-or en 1971, une politique keynésienne qui entendait faire de la monnaie une pure abstraction, un pur outil visant à éviter une hausse des taux d’intérêts. Le premier choc pétrolier (1973) n’est qu’une réponse des producteurs de pétrole à la dévaluation du dollar non seulement par rapport à l’or, mais également à l’ensemble des matières premières et de la production réelle en général.

Les contrôles des prix alors mis en œuvre par l’administration américaine pour lutter contre l’inflation ont provoqué des problèmes analogues à ceux des économies planifiées : face à l’augmentation artificielle de la demande, pénuries et marché noir sont apparus. Le dollar continuant à chuter face à l’or au cours des années 70, c’est avec le président Jimmy Carter que la FED décide enfin de stopper cette politique ; elle fait monter les taux d’intérêt et sauve le dollar en tant que monnaie mondiale, au prix d’une crise dont l’industrie américaine ne s’est jamais remise.

L’exemple de la Stagflation nous montre à quoi aboutit la politique de la planche à billet (l’étape suivante étant l’hyperinflation et l’effondrement de la monnaie). En définitive, en tant que composante du cycle industriel normal, les crises sont un phénomène tout simplement inévitable en système capitaliste5.

Légitimement, beaucoup aujourd’hui en Europe cherchent à mettre fin à ces crises et au cortège de misère qui les accompagne. Une grande partie de la population comprend à un niveau plus ou moins conscient les limites du mode de production actuel fondé sur le profit et aspire à une répartition plus juste des richesses produites. Mais l’exemple grec nous a montré l’ampleur de la tâche et ses obstacles. Devant l’impasse du réformisme, seul un changement fondamental du mode de production permettra à la société son émancipation du chômage et de l’exploitation.

Notes :

1 L’exemple le plus fameux est sans doute la controverse des deux Cambridge, qui permit de réfuter mathématiquement la théorie marginaliste.

2 A l’époque de l’étalon-or, en situation de crash on allait remettre ses billets à la banque pour exiger de l’or en contrepartie. Aujourd’hui, on exige de recevoir de l’argent liquide en billets.

3 En situation de crise, les coûts d’investissement sont réduits par le bradage généralisé pratiqué par les industriels en besoin d’argent immédiat.

4 Qu’ils soient directement couverts par l’or comme autrefois, ou indirectement comme aujourd’hui.

5 Les crises peuvent certes être retardées, au prix d’effets décuplés lorsque l’inévitable se produit (la crise de 2008 en est un exemple).

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