Alors que la campagne présidentielle est traversée par de fortes turbulences, nous allons démontrer dans cet article que les options électorales qui se posent aux Français sont en définitive très restreintes bien que déterminantes.

La dichotomie de François Fillon

François Fillon est le personnage le plus étonnant de la vie politique que la France ait connu depuis très longtemps. Sa singularité se caractérise en ce qu’il fait preuve d’une totale incompétence sur les questions économiques en même temps qu’il se montre d’une grande lucidité en matière de politique étrangère.

En effet, si la finalité du programme économique de l’ancien Premier ministre devait aboutir, ses conséquences seraient de ravaler la France au rang de satellite de sous-traitance du Made in Germany, à l’instar des pays de l’Europe de l’Est. De plus, en se présentant comme le Thatcher français, alors que les pays anglo-saxons qui avaient initié au début des années 80 sous l’impulsion de Milton Friedman et de l’École de Chicago la mise en œuvre des politiques néolibérales sont en train d’essayer de rompre avec ces dernières (c’est le sens dernièrement de la victoire du Brexit et de l’élection de Trump), François Fillon signifie son retard de quarante ans sur l’histoire économique mondiale1.

Mais parallèlement à cette défaillance, s’il ne faut sans doute rien attendre du « candidat de la droite et du centre » pour ce qui est de la politique étrangère intra-européenne (sa ligne se réduisant à poursuivre la collaboration scandaleuse, que d’aucuns qualifieraient comme néo-vichyste, de notre pays vis-à-vis de l’Allemagne2), ses positions en revanche par rapport à la Russie, à Bachar el-Assad, à l’Iran, à la Chine, au Qatar, à l’Arabie Saoudite, au Koweit etc dénotent une fine compréhension des enjeux géopolitiques mondiaux3.

La révolte des élites conservatrices

Certains ont osé la comparaison entre François Fillon et Donald Trump. Or, la différence fondamentale entre les deux est que lors de sa campagne, l’actuel Président américain était porté par une véritable dynamique populaire4 (celle des classes populaires des zones désindustrialisées et celle des classes moyennes déclassées) tandis que cela n’est nullement le cas de l’ancien Premier ministre français.

Face aux attaques d’une violence inédite qu’il subit, Fillon a beau parodier des postures gaulliennes, en appeler au peuple contre les élites, il n’en demeure pas moins que, sociologiquement, le cœur de son électorat se compose d’une part des personnes âgées, c’est-à-dire cette frange de la population très particulière, à la fois conservatrice au niveau des mœurs et favorable aux politiques européennes étant donné que ses intérêts se trouvent défendus par le cadre structurel mis en place par l’UE (à savoir lutte contre l’inflation et taux de change surévalué) ; d’autre part d’une bourgeoisie enracinée (qui s’incarne parfaitement dans les réseaux de La Manif pour tous), de tradition catholique, pas encore entièrement converti au libéralisme culturel.

Et le peuple dans tout ça ?

L’opposition entre François Fillon et Emmanuel Macron synthétise l’affrontement (assez surprenant d’ailleurs) au sein des classes supérieures entre cette bourgeoisie conservatrice, décrite précédemment, alliée aux personnes âgées épargnantes et la bourgeoisie mondialisée alliée à la partie des classes moyennes qui parvient à se préserver des ravages causés par la mondialisation5.

Le reste du peuple, quant à lui, s’est réfugié dans l’abstention ou bien dans le vote pour le Front national6. Compte tenu du rapport de force électoral réel (le parti de Marine Le Pen n’ayant aucune chance de l’emporter même s’il faut s’attendre à ce qu’il réalise des scores élevés aux deux tours de l’élection présidentielle), cela revient dans tous les cas de figure à se condamner à la stérilité politique. Le problème des classes populaires est de ne pas réussir pour le moment à faire émerger des leaders crédibles en capacité d’arriver effectivement au pouvoir, de porter son mécontentement et de faire respecter ses choix.

En dépit de leurs systèmes politiques indéniablement oligarchiques, les États-Unis et la Grande-Bretagne, accoucheuses avec la France de la démocratie moderne, ont récemment démontré qu’elles restaient encore des démocraties. Nous pouvons hélas nous interroger quant à savoir si l’Union européenne n’est pas devenue, quant à elle, le grand espace mondial de non-démocratie où ne subsiste plus aucune souveraineté nationale et si les choix des peuples européens ne sont pas destinés à être scrupuleusement piétinés par leurs dirigeants (Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas fait voter en 2008 par le Parlement la Constitution européenne que le peuple avait rejeté par la voie du référendum en 2005 ?7).

Enfin, quel est le véritable enjeu de l’élection présidentielle française ?

Une fois pris acte que les intérêts économiques du peuple étaient exclus et qu’aucun modèle alternatif de gestion économique ne pouvait triompher à l’issu de cette élection présidentielle (puisque les programmes économiques de François Fillon et d’Emmanuel Macron8 rejoignent une logique identique, et qu’une victoire de Marine Le Pen ou Mélenchon n’est pas envisageable), il apparaît que le seul clivage à propos duquel les Français sont appelés à se prononcer en cette occasion concerne la politique étrangère car une divergence réelle existe sur cette question entre le candidat des Républicains et celui du mouvement En Marche.

L’équation pour la présente élection est la suivante : voter pour les extrémités (Front national ou gauche radicale) ou les marginalités (extrême-gauche, Dupont-Aignan etc) est inutile ; voter pour Macron, c’est faire le choix de continuer à positionner la France en première ligne de la politique néoconservatrice du choc des civilisations au Moyen-Orient et contre le monde orthodoxe ; voter pour Fillon, c’est faire le choix du candidat qui représente la volonté des réseaux néo-gaulliens (qui avaient été écartés après l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy en 2007) de reprendre la main en matière de politique étrangère après les trop nombreuses erreurs géostratégiques de notre diplomatie que nous avons payé si cher ces dernières années, que ce soit en terme d’image à l’international ou d’attentats djihadistes commis sur notre sol9.

Fillon ou Macron ? Conservatisme ou néoconservatisme ? Telle est la question.

T.N.

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