Sur toutes les terres, sur tous les lieux,

Les hommes ont élu des dieux.

En tout lieu et en tout dieu,

Je ne discerne que Toi, mon Dieu.

– Ibn ‘Arabi –

Le soufisme (Tasawuuf) est bien souvent – et injustement – relayé au rang d’un Islam dit populaire. Pointé du doigt par l’orthodoxie pour ces prétendues démonstrations mystiques et maraboutiques, le soufisme a pourtant largement influencé l’Islam contemporain et redevient même pour certains États musulmans une arme géopolitique faisant contrepoids aux doctrines venues du Golfe Persique.

La voie initiatique de l’Islam

Certes, le soufisme est un courant ésotérique et initiatique, qui professe une doctrine affirmant que toute réalité – et notamment le corps du Coran – comporte un aspect extérieur apparent (exotérique ou zahir) et un aspect intérieur caché (ésotérique ou batin). A la Prophétie Muhammadienne succède dorénavant le cycle de la sainteté (Wilaya). Le Cheikh tient ici une place centrale dans ce processus de transmission de la sagesse prophétique et de la bonne guidance. En effet, celui-ci élève ses disciples – avec lesquels il établit un pacte initiatique – jusqu’aux plus hautes sphères de la spiritualité, à travers diverses pratiques cultuelles telles que l’invocation répétée de Dieu (dhikr), l’oraison quotidienne (wird) ou la poésie et la musique spirituelle (samâ’). Ce Maître est considéré comme un saint, qui une fois mort, fait l’objet, comme nous le verrons, d’une « vénération » par les fidèles et dont la tombe devient un lieu ardent de pèlerinage. Cette conception de la Wilaya peut ressembler sous certains aspects à celle de la pensée des chiites, à cette différence que, pour ces derniers, seuls les 14 infaillibles (Muhammad, Fatima et Ali, et leurs descendants appelés ensemble les Ahl ul Bayt) sont considérés comme les guides légitimes (1).

L’enseignement de certains Cheikhs a acquis une réelle autorité à travers le temps, et la diffusion du dogme par leurs disciples, eux même parfois considérés comme des saints, a donné force à l’efficience des confréries et de leurs ramifications. On dénombre beaucoup de ces confréries (Tarîqa) à travers le globe, chacune avec une aura plus ou moins étendue. On peut dire que chaque contrée, voire chaque village, a son Saint et donc son soufisme.

Citons les plus notoires. La Qâdiriyya tire son nom d’Abdelkader al-jilani, théologien mort à Bagdad et enterré en 1166. Cette tarîqa fut la première fondée dans le monde musulman et demeure la plus importante. L’éminent émir Abdelkader, qui s’opposa à la conquête de l’Algérie par les Français en 1830, était l’un de ses disciples. En Turquie et en Asie centrale, la Naqshbandiyya, du nom de son Saint, Bahâ al-Dîn Naqchabandî (1317-1389) est très enracinée. Mentionnons également la Tijaniyya, influente en Afrique, qui est une importante confrérie fondée à Fès au 18e siècle par Ahmed Tijani (1737-1815). Enfin, citons parmi les principales : la Mevleviyya en Turquie, la Chadhiliyya en Syrie et en Égypte (à laquelle adhérera l’orientaliste René Guénon), ou encore les confréries chiites Bektâchî et Alévi en Anatolie et dans les Balkans.

Le soufisme comme expérience mystique

Dans le processus de la création, Dieu créa d’abord la lumière qui est l’essence de Haqîqa’tul-Muhammadiya, la Réalité Muhammadienne. L’éminent Al-Ghazali (1058/1111), interprétant le verset de la Lumière (Coran 24 : 35), énonce que les réalités terrestres et sensibles ne sont que des symboles du monde caché que le cheminement de l’esprit humain ayant atteint son stade suprême peut percevoir. « Lumière sur lumière » cette ascension par la faculté spirituelle du croyant permet d’atteindre les plus hautes cimes du monde céleste, jusqu’à la Lumière divine (2).

La pratique du soufisme est intimement liée à des expériences mystiques fondamentales telles que le fâna, qui n’est autre que l’extinction du Moi du croyant ayant atteint un niveau de spiritualité élevé, parfois par un état extatique. L’ego et les passions de l’homme sont alors totalement annihilés, le croyant n’est plus, laissant place à la Présence de l’Etre nécessaire et absolu. Al Hallaj prononça lors d’une extase la célèbre phrase qui lui valut son exécution à Bagdad : « Je suis al-Haqq » (le Vrai, l’un des 99 noms d’Allah). Bien entendu, cette exclamation n’avait aucune connotation « incarnationiste ». Cela signifiait – bien que cette parole fut blasphématoire, mais due à l’ivresse spirituelle – que le Je n’est que néant, seul Lui est Autosuffisant et Vivant.

Cette pratique laissera deux conceptions de la connaissance de Dieu qui seront ardemment discutées par les orientalistes, tels Louis Massignon (3), Louis Gardet et bien sûr Henry Corbin : le Wahdat al- shuhûd et le Wahdat al-wujûd.

Le Wahdat al- shuhûd a été défini comme l’ « unité de présence testimoniale » qui fait que l’unité devient substantielle par acte d’amour. La manifestation de Dieu se fait dans le cœur du croyant, sa créature. Cette conception a dominé la voie soufie jusqu’au XIIe siècle, avant d’être évincé par la conception rivale du Wahdat al-Wujûd ; pourtant la confrérie Nakschbandiyya réhabilitera le Wahdat al- shuhûd dès le 17e siècle (4).

Le Wahdat al-Wujûd dont on doit la paternité à Ibn ‘Arabi (5) – certainement l’un des plus éminents pères du soufisme – repose quant à lui sur une doctrine primordiale : l’unité essentielle de l’Être. Dieu seul est, ses créatures étant insufflées d’une existence par sa Théophanie divine. Les noms divins se reflètent dans la création, ils ne s’y incorporent pas. Il faut donc reprendre pour cela le diagramme du miroir et de la chandelle d’Haydar Amoli (un commentateur chiite de la pensée d’Arabi), qui expose comment le Divin se reflète dans la création sans pour autant admettre une quelconque assimilation de l’Essence divine avec la substance créaturelle. Afin de bien différencier cette conception d’un simple panthéisme qui naturalise Dieu et l’absorbe dans l’immanence, Henri Corbin développe à ce propos le concept inédit de théomonisme, qui décrit précisément ce rapport du Tawhid unitif et de ses théophanies multiples afin d’expliquer la pluralité dans la création, tout en préservant le monothéisme pur (6).

Le Saint soufi, un moyen de rapprochement vers Dieu

Les soufis accordent une grande importance aux enseignements des saints, si bien qu’après leur mort ces derniers restent des réalités vivantes. Se sont donc développées des pratiques religieuses dont la permissivité au regard du dogme musulman est l’un des plus incandescents débats qui animent et divisent la communauté depuis des siècles : la visite des tombaux des saints et la demande d’intercession.

Les tombeaux et mausolées sont des lieux de passages et de pèlerinages pour les fidèles. Il s’agit parfois de faire des circambulations tout autour du tombeau du Cheikh. Ce facteur est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le wahhabisme saoudien considère ces actes comme de l’ « idolâtrie » voire du « polythéisme ». Pourtant, beaucoup leur rétorquent que les circambulations autour de la sainte Kaaba n’admettent aucunement dans le cœur du croyant une quelconque forme d’adoration de celle-ci, et que ce n’est pas plus le cas envers les tombeaux.

Beaucoup de soufis – ainsi que les chiites – pratiquent l’intercession (Dou’a Tawassul) auprès des saints et des prophètes, comme gage de piété et d’adoration d’Allah ; c’est-à-dire qu’ils adressent à Allah une prière par l’intermédiaire d’une personne très aimée de Lui et dont l’âme est bien vivante. Les salafistes rejettent âprement l’intercession auprès des prophètes et des saints morts qu’ils qualifient là encore d’acte de polythéisme (Chirk), tout en admettant la validité de l’intercession par une personne vivante et présente ou par les attributs d’Allah. D’autres sunnites estiment que seul le prophète peut faire office d’intermédiaire. Il est bien évident que ceux qui pratiquent cette forme de Dou’a considèrent que l’intercesseur agréé par le Divin n’est qu’un intermédiaire (non nécessaire) créé par Dieu et totalement dépendant de sa Souveraineté. Dès lors que l’invocation du saint est considérée être faite par Dieu, en Dieu et pour Dieu – la condition est que l’intention ultime du croyant soit portée vers Lui – il devient difficile de déceler dans l’intentionnalité du croyant une quelconque forme d’associationnisme, bien qu’en pratique certaines déviances puissent être constatées. Ce débat fait encore aujourd’hui grand bruit et nous nous garderons bien d’émettre un avis sur cette question (quelques liens en bas de page font état de ce débat crucial). Quoi qu’il en soit, ces pratiques sont factuellement tout à fait répandues dans le monde musulman.

Il est d’autant plus étonnant que les salafistes se fondent notamment sur les thèses du théologien kurde Ibn Taymiyya (1263-1328) pour condamner le soufisme à la mécréance. Son épître intitulé al-Ṣūfiyya wa-l-fuqarāʾ, révèle en effet non seulement son approbation explicite du soufisme, mais encore une défense énergique de cette discipline contre ceux qui la condamneraient en tant que telle. Celui-ci va jusqu’à reconnaître explicitement les miracles des saints dans ses ouvrages. Ses griefs ne visent en réalité que certaines formes de la mystique, jugées déviantes. En outre, de nombreux documents attestent que celui-ci était affilié à la confrérie Qâdiriyya.

Opposer salafisme et soufisme a donc quelque chose de superflu. Le soufisme n’est que l’évolution naturelle d’une foi en un islam légaliste (iman), vers sa dimension supérieure (ihsan). La confrontation organisée entre les mouvements doctrinaux islamiques (salafisme, chiisme, soufisme) est en réalité due à des manœuvres géopolitiques d’états rivaux, en contradiction évidente avec l’obligation coranique de préservation de la Oumma (7) (la communauté).

Géopolitique du soufisme

Comprendre ces divergences théologiques entre les courants de l’Islam donne une grille de lecture utile – mais non suffisante – afin d’interpréter les événements tragiques qui se déroulent actuellement dans le monde musulman.

Le soufisme est l’une des cibles privilégiées des combattants djihadistes. En 2012, Ansar Din et autres groupuscules dits « salafistes » ont détruit les mausolées de Tombouctou (Mali), la « ville aux 333 saints » afin de prévenir toute idolâtrie ; ces monuments du patrimoine islamique sont aujourd’hui en reconstruction avec l’aide de l’UNESCO. Nous évoquerons bien entendu la campagne initiée par les groupuscules Daesh et consorts visant à détruire également toute trace de mausolées et de tombeaux en Syrie et en Irak. En outre, les communautés soufies et chiites font souvent l’objet d’attentats de la part d’extrémistes sunnites, notamment en Irak, en Afghanistan et au Pakistan.

Comme l’a été l’instrumentalisation de l’islamisme radical sunnite par les occidentaux et leurs alliés durant les années 80 afin de combattre les doctrines anti-impérialistes (islamisme chiite, socialisme, nationalisme arabe), le soufisme est devenue une arme géopolitique pour certains états musulmans, leur permettant de réaffirmer leur identité culturelle face à l’enracinement des doctrines venues du Golfe qui affaiblissent leurs unités nationales. Cette guerre d’influence est évidemment dirigée contre le wahhabisme et le salafisme, avatars de l’Arabie-saoudite, l’Islam révolutionnaire des frères musulmans et dans une moindre mesure contre le chiisme impulsé par l’Iran. A l’inverse, l’Arabie Saoudite et l’Iran ont adopté chacun une attitude très hostile au soufisme, persécutant les adeptes de cette voie.

En 2009, le gouvernement pakistanais a mis en place un Conseil consultatif soufi, avec un objectif de lutte contre l’extrémisme par la promotion de soufisme et sa vision de l’islam pacifiste. La plupart des Pakistanais adhèrent en effet à la confrérie Barlevi, de traditions soufies (50%). Les sanctuaires soufis attirent la majorité des Pakistanais, mais sont également soumis aux attaques constantes des groupes extrémistes issus des écoles Deobandi, wahhabite, et de la secte des Ahl-e-Hadith.

D’autres pays suivent cette démarche de revalorisation du soufisme. Le Maroc a fait de la confrérie Tijaniyya un rempart contre l’extrémisme, et organise, avec la bénédiction du roi Mohammad VI, un festival international du soufisme à Fès, afin de réaffirmer la vivacité de cet Islam tolérant dans la société marocaine et dans le monde. L’Algérie – qui avait persécuté les soufis sous l’ère Boumediene – restaure également l’aura d’un Islam spiritualiste et mystique à travers divers événements pour la promotion du soufisme. Enfin, l’AKP, le parti d’Erdogan en Turquie, se saisit de la figure de Rûmî, fondateur de la Mevleviyya, et des fameux derviches tourneurs afin de présenter le beau visage de l’Islam.

Pourtant, certains groupuscules soufis sont parmi les principaux sujets d’inquiétude des forces américaines et irakiennes dans le nord de l’Irak depuis 2009. C’est plus particulièrement le groupe dénommé Jaish Rijal al-Tariqa Nakshabandia (Armée des membres de la fraternité nakshabandia), qui retient l’attention. Celui-ci, est aujourd’hui en train de prendre l’ascendant sur les organisations islamistes dans la bataille menée contre les autorités de Bagdad. La Jaish Rijal al-Tariqa Nakshabandia qui serait constituée de nostalgiques du parti Baas et d’anciens officiers, entretient des relations ambiguës avec les salafistes de Daesh dans le seul but de former une coalition militaire contre le pouvoir chiite, quand bien même serait-elle contre-nature (8).

Pour conclure, comprenons que le Soufisme n’est pas une école théologique en soi. C’est une démarche « trans-courant » qui met en avant le spiritualisme de l’Islam, sans pour autant négliger en quelque aspect que ce soit la loi islamique (Charia). Si certains excès comme une vénération exagérée du Cheikh ou encore l’ascétisme radical de certains disciples l’a marginalisée parfois comme une croyance folklorique et déviante,il est aujourd’hui indéniable que les enseignements de soufisme sont largement rependus dans le monde islamique, et ce parfois même dans les fondations des idéologies qui le condamnent. Ces courants mystiques souvent tolérants et modérés, représentent une très grande partie des fidèles de l’Islam, mais n’occupent que rarement la Une de la presse occidentale …

Notes :

  1. Il existe toutefois un soufisme chiite

  2. Lire à ce sujet le Michkât Al-anwâr (Le tabernacle des lumières) d’Al-Ghazali

  3. Lire l’ouvrage de Louis Massignon, la passion d’al Hallaj

  4. Rochdy Alili, Qu’est-ce que l’Islam ?, La découverte / poche, 2000, p. 208, 217 et 237

  5. Certains l’attribuent à Al-Ghazali

  6. Henri Corbin, Le paradoxe du Monothéisme, Editions de l’Herne, 1981

  7. « Accrochez-vous tous ensemble à la corde d’Allah et ne vous divisez pas » (Coran 3 : 103)

  8. Jean-Pierre Perrin, « L’alliance contre-nature des ennemis d’hier », Libération, 24 juin 2014.

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