« Laisser la loi aux mains de gouvernants élus, c’est confier le pot de crème à la garde du chat » Friedrich von Hayek.

Nombre de libéraux de la fin du 19e siècle ont accusé les gouvernements des puissances occidentales – parfois en parlant de complot ! – de n’avoir jamais laissé la libre régulation du marché s’exercer sans entrave. Il s’en suit que les ingérences des puissances publiques ont eu des conséquences néfastes sur l’environnement économique et social. Les défenseurs du marché libre ont en effet blâmé les corporatistes, les syndicats et les gouvernements (pourtant libéraux eux même) pour avoir, par vanité et opportunisme, imposé le protectionnisme et le planisme à l’économie, empêchant ainsi le marché de faire ses preuves.

Cette attitude socialisante, hâtive et antilibérale, – cette route de la servitude – n’aurait donc pas permis aux lois du marché de se mettre en œuvre afin de mener vers la voie de la prospérité et de l’équilibre, ce qui nécessitait préalablement une douloureuse phase de purge des agents économiques défaillants. En somme, l’étatisme dans le marché (aussi bien keynésien, national-socialiste que marxiste) ne génère qu’inflation, chômage, récession ou dépression.

Pour les libéraux, la liberté et la propension de l’homme à l’échange ne découlent pas d’une définition législative, ce sont des droits inhérents à la nature humaine et dont la légitimité est donc supérieure à toute loi de l’homme. Le libéralisme économique va donc dans un sens conforme à celui voulu par la nature. Ce principe est assez analogue au « laissez faire, laissez passer » proféré par les physiocrates de François Quesnay au XVIIIe, et s’inscrit dans la pure lignée de la pensée de l’École autrichienne d’économie au XXe siècle.

Pourtant, les grands partisans du libéralisme parmi les politiques n’ont jamais osé franchir le pas du libéralisme intégral, même dans les années 80 où le libéralisme a évincé le keynésianisme, prétendument responsable de la stagflation. Margaret Thatcher, admiratrice d’Hayek, ou encore Ronald Reagan ont chacun touché « plus qu’il n’en fallait » à l’économie, pour des considérations politiques et électorales. Reagan, par exemple, a entrepris de mettre en place une certaine dose de protectionnisme face à l’arrivée des voitures japonaises inondant le marché américain, afin de ne pas porter un préjudice fatal à l’industrie automobile américaine.

Mais c’est précisément par l’interventionnisme des libéraux que le marché prétendu « autorégulateur » a pu survivre.

Cette question est traitée de manière très pertinente dans l’ouvrage de Karl Polanyi,  La grande transformation (1944). Celui-ci retrace notamment l’évolution de la pensée libérale par une approche historiciste et met en exergue le caractère absolument infondé – par la pratique même des libéraux ! – des principes directeurs du marché libre. Pour Polanyi, le marché est né en Angleterre consécutivement à l’abolition des lois sur les pauvres (Speenhamland parmi les plus connues), dès le début de l’ère victorienne. Curieusement, il note que l’abolition de ces mesures paternalistes qui protégeait jusqu’alors la future masse des prolétaires, se sont conjugués avec de nouvelles mesures encadrant le marché, et ce, du fait même de gouvernements libéraux convaincus.

Loin d’être une conspiration communiste ou une entrave due à la vanité d’une classe hostile, les gouvernements de l’ère victorienne ont édicté certaines mesures amoindrissant la liberté des capitalistes afin de permettre au marché de survivre de ses propres contradictions. En 1884, Herbert Spencer dressait une liste de mesures restrictives adoptées au Royaume-Uni en accusant les décideurs libéraux de piétiner leurs propres principes. Polanyi note judicieusement que ces lois étaient le fait de gouvernements partisans du libéralisme, mais forcés de mener des mesures purement pratiques dans pléthore de secteurs dans lesquels le marché provoquait des désordres importants. Les grandes puissances de l’Europe ont édicté durant leur période libérale, ce même type de législations « collectivistes ».

La tendance du marché est, comme le souligne Lénine dans L’impérialisme, prompt à l’hyper-concentration du capital même au niveau mondial (son extension est moins rapide que la production). Pourtant, les libéraux affirment que le marché ne peut en effet s’autoréguler que dans le cadre d’une concurrence libre et saine entre les acteurs économiques. Mais cette situation de concurrence – même imparfaite – ne peut en aucun cas se faire sans un gendarme souverain qui empêche la formation de ces concentrations trop massives qui détruisent toute réelle compétition. Le laissez-faire conduit donc à la mise en place indubitable de Cartels et de Trusts qui monopolisent tous les canaux économiques (le protectionnisme a le même effet dans un cadre national). De même, le marché du travail, qui doit être absolument concurrentiel pour le marché, a tendance à la concentration sous forme de syndicats revendicatifs ou de corporations de métiers.

Les Etats-Unis du début du XXe siècle sont un bon exemple de ce phénomène. La concentration verticale et horizontale (trust) des grandes firmes des familles notables telles que les Rockefeller, Carnegie ou Van der Built, ont contraint le gouvernement américain à étendre le champ d’application de la loi Sherman anti-trust de 1890 par le Clayton Act. En 1911, le Département de la Justice des États-Unis poursuivit la Standard Oil pour ses prises de positions monopolistiques. En 1914, fut ordonné le démantèlement de la Standard Oil en 34 sociétés indépendantes (Mobil, Chevron).

Egalement, on ne manquerait pas de rappeler aux adeptes du laissez-faire que le marché libre n’est en rien une source d’innovation et de développement dans la production humaine. Sans des garanties légales allouées au respect de la propriété intellectuelle (brevet, droits d’auteurs, droit des marques), l’innovation dans le commerce serait chose tout à fait impossible dans le cadre du marché mondial. Sans une garantie – du moins théorique – pour l’inventeur que sa création à portée industrielle sera protégée de la concurrence par une exclusivité d’exploitation pour une durée susceptible de réaliser l’investissement de départ, aucun agent économique ne prendrait le risque d’investir pour l’innovation. La concurrence déloyale est l’apanage du marché, et l’espionnage industriel est aujourd’hui presque « nécessaire » dans certains secteurs d’activité tant il est généralisé (d’ailleurs, nombre d’états capitalistes y participent pleinement).

Il est également nécessaire que l’état intervienne afin de protéger le consommateur, le fournisseur, le distributeur, l’investisseur des dérives du marché, car, dans la plupart des cas pratiques, l’égalité contractuelle entre ces acteurs n’existe tout simplement pas. Protéger le marché par la loi est en cela dans l’intérêt des capitalistes eux-mêmes, même si le droit n’est pas, par nature, pleinement efficace.

Suivre la logique de marché serait de minimiser l’état, mais jusqu’à quel point ? Il est certain que les libéraux pur-jus verraient d’un œil suspicieux le fait de privatiser l’enseignement par exemple. On comprend donc à quel point la notion d’interventionnisme est à consonance multiple, et suit de près les intérêts à court-terme des capitalistes libéraux. Ces derniers sont favorables à l’interventionnisme dans certains cas en pratique, notamment pour instituer la libre-concurrence et garantir le respect de la propriété privée entre les acteurs économiques concurrents, preuve que le marché ne résout pas tout selon leur propre paradigme.

Mais si le marché dispose de ses lois naturelles qui supplantent les lois des hommes, en quoi est-il nécessaire que l’état cadre les agissements économiques nocifs ?

Tout simplement car la vision libérale, voyant dans le marché un cadre désencastré du reste de la superstructure (cette vision « économiciste » est dans une certaine mesure partagée par les marxistes) est erronée ; que l’activité économique n’est jamais imperméable à son environnement social et politique et ne lui dicte en aucun cas sa loi de manière impérieuse ; et que sa régulation autonome est empiriquement réfutée.

Les lois du marché sont imposées aux peuples par une volonté politique, et ne sont d’aucune manière l’aboutissement d’une évolution naturelle de la société.

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