Autrefois, dans les années 30, à la faculté de la Sorbonne, naissaient les fondements idéologiques du Baas. Trois étudiants, Michel Aflak (chrétien), Zaki al-Arzouzi (alaouite), Salah al-Din al-Bitar (sunnite) formèrent un modèle politique basé sur une symbiose entre le panarabisme, la laïcité, le socialisme et l’Islam. Le Baas devint une formation politique officielle dès 1947 en Syrie. Après la débâcle de la république arabe unie, une junte militaire pris le pouvoir en 1963 et porta le Parti Baas au pouvoir, qui réalisa rapidement et à grande échelle des nationalisations. Pourtant, les factions et l’éclatement du parti menèrent à une succession de gouvernements et à de nouvelles constitutions. En 1966, Salah Jedid, représentant les éléments prosoviétiques du parti, l’emporta sur l’aile plus modérée, purgeant du parti ses fondateurs, Michel Aflak et al-Bitar (1).

Avant-hier, quiconque voulait traiter avec la Syrie devait composer avec Hafez al Assad, le père. Après une dizaine de coups d’état depuis la fin du protectorat français, la Syrie vu l’année 1970 comme l’avènement de la communauté alaouite dont Hafez était issus ; ceux-là adoptent une religion syncrétique proférant la métempsychose et ne partagent en réalité avec l’Islam que quelques figures éminentes du chiisme (2). Les alaouites, souvent pauvres paysans, accédaient à l’armée car la formation, encadrée alors par des officiers français sous le protectorat, y était gratuite et délaissée par la bourgeoisie sunnite. Leur place influente dans l’armée est depuis devenue indiscutable, bien que ce paradigme trop globalisant doive être tempéré : nombre de hauts-gradés sunnites ont toujours fait partie de garde rapprochée du clan Assad. En réalité, la puissance des Assad s’est fondé sur un triptyque : la communauté alaouite, certes, mais aussi et également sur l’armée et le Baas. L’appartenance des Assad à la secte, considérée comme « hérétique » par les musulmans dits orthodoxes, a toujours été une faiblesse à leur légitimité dans une Syrie largement sunnite. Des gages durent être donnés, notamment sous la pression des frères musulmans : tentative de « sunnisation » des cheikhs alaouites, constitution de 1973 obligeant le président à être musulman, etc., cela n’aura pas suffit.

Hier, malgré l’épisode de l’assassinat de Rafic Hariri qui eut terni la relation franco-syrienne, Bachar al-Assad fut accueilli en grande pompe, par Nicolas Sarkozy en 2010. On tentait alors de présenter le président syrien comme un être fréquentable, moderne et laïc. Ce dernier entretenait également de bons rapports avec le Qatar – et autrefois avec l’Arabie Saoudite! – qui l’a ensuite trahi, pour des raisons plus gazières que religieuses … La Syrie du régime était certes en proie aux discriminations, à la répression politique et aux faits de corruption, mais il est inconstatable que son niveau de modernité, du moins sociétale, était une vitrine avantageuse du monde arabe vis-à-vis de l’observateur occidental. Assad était le rempart laïc avec qui il était légitime de traiter contre l’islamisme radical des frères musulmans et d’Al Qaida, malgré l’hostilité endémique de la Syrie envers Israël.

Aujourd’hui, et depuis les révolutions arabes, Al-Assad est devenu pour l’Occident un tyran qui massacre son peuple. Là où l’Arabie Saoudite et le Qatar sont épargnés par la critique, le régime syrien est la cible d’anathèmes proférés par les fanatiques de part et d’autre, de Fabius jusqu’à Qaradaoui, en passant par Erdogan … Alors que l’opposition « laïque et modérée » armée par les puissances occidentales et « sunnites », s’est commuée rapidement en Front islamique, en Al-Nosra, puis en Daesh, le régime tient bon, avec le soutien des russes et des iraniens. Le Djihadisme pénètre aujourd’hui chacune des zones où le fragile équilibre, qui, du Moyen-Orient à l’Afrique, prévenait un bain de sang ethnique, ait été ravagé par une ingérence militaire occidentale. Un débordement que l’on pouvait néanmoins parfaitement prédire, la stratégie de l’Occident de soutien à l’islamisme radical contre le communisme et nationalisme ayant toujours eu des effets désastreux. Daesh est naturellement devenu la plus grande menace pour l’humanité.

Demain, Assad sera – du moins nous pouvons le souhaiter – probablement réhabilité au sein de la « communauté internationale », même si cela doit déplaire à certaines monarchies du Golfe. John Kerry, secrétaire d’état de la présidence Obama, a osé faire cette déclaration : « Au final, il faudra négocier » avec Bachar Al-Assad. Effet d’annonce ou reconnaissance d’une erreur stratégique ? Nous pensons que dans un premier temps les contacts se feront (se font déjà ?) de manière officieuse entre les puissances occidentales et le régime syrien. Il a longtemps été rappelé que les dictatures laïques étaient les remparts contre l’effritement ethnico-religieux des pays arabo-musulmans. Le renversement des dictatures irakienne, libyenne et tunisienne a incontestablement prouvé ce dit, qui paraissait autrefois mystifié. Bachar al-Assad, tyran parmi d’autres, est donc l’allié nécessaire de tout Etat qui désire instaurer l’ordre et l’unité en Syrie. Ceux qui veulent le faire chuter ne désirent libérer le peuple syrien que pour lui imposer une nouvelle étreinte, celle dictée par le libéralisme économique et l’impérialisme des alliés occidentaux et des monarchies du Golfe.

 

Notes :

  • Pour lire l’Histoire de la Syrie depuis 1917 : Xavier Baron, Histoire de la Syrie 1918 à nos jours, 2014, Ed. Tallandier, Collection Texto.
  • René Dussaud, Histoire et religion de Nusayrîs, 1900.
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