Opposer l’ « immonde » au « Figaréa’c » a quelque chose de superflu. Une tendance à l’uniformité se retrouve hélas dans toutes les formes de médias (web, papier, télévisuel, radio), quelle que soit leur affiliation politique, ou le groupe auquel ils appartiennent. Il convient de faire un tri des informations qui nous inondent, les recouper, les vérifier ; la rigueur et l’impartialité faisant souvent grandement défauts, c’est parfois même le mensonge qui se profile.

Mais ce postulat n’est pas nouveau, ni spécifique à la sphère médiatique française d’ailleurs. « Si vous n’êtes pas vigilants, les médias arriveront à vous faire détester les gens opprimés et aimer ceux qui les oppriment » disait Malcolm X.

Ode à la surenchère

Les chaînes d’information en direct rivalisent dans la surenchère de façon à en devenir caricaturales. BFM et I-télé – l’exemple-type – se proposent de donner toujours plus d’images, de vidéos, de sensationnel afin d’attirer le chaland. Ces méthodes de scoops agressifs ont d’ailleurs valu à ces deux TV des critiques acerbes de la part de l’opinion publique, notamment lors des prises d’otage de l’hyper-casher et du musée du Bardo début 2015. Mais finalement regarder l’une ou l’autre de ces chaînes est absolument indifférent, vu la conciliation tacite qu’il existe entre elles pour se concentrer sur un seul et unique fait, de le rendre incontournable jusqu’à l’indécence (chute de l’A380 de la Germanwings en mars 2015 par exemple). On est asséné d’images-choc, mais finalement a-t-on réellement appris quelque chose de substantiel ? Certes, non.

Chaque plateforme propose ses experts et ses analystes afin de décortiquer les petites phrases politiques et d’en faire une « polémique » colossale. Créer artificiellement des sujets de discussion inutiles, anecdotiques, est un grand trait des surenchères du mass-média français, particulièrement dans les débats politiques. On se rappelle que la croisade de Valls contre Dieudonné en début d’année 2014, qui a retenu l’attention quasi-exclusive des éditorialistes, avait pour but de focaliser l’attention du public sur autre chose que les chiffres désastreux du chômage annoncés concomitamment. Décidément, la polémique supplante l’information, et à ce jeu les journalistes manipulent la masse autant qu’ils sont eux-mêmes manipulés.

D’ailleurs, le contribuable français finance en partie la presse papier réactionnaire qu’il rechigne pourtant à lire. Comme le développe Sébastien Fontenelle dans son ouvrage « Editocrates sous perfusion » (Editions Libertalia), les journaux et magazines notoires publient régulièrement de longues exhortations à réduire les finances publiques, et dénoncent « La France des assistés », mais reçoivent ironiquement des aides étatiques pouvant aller jusqu’à 12% de leur chiffre d’affaire. Ces millions d’euros de dépense publique n’ont d’ailleurs que peu d’effets sur la crise structurelle qui touche la presse écrite depuis quelques années.

Le média, l’épître du commerce

Regarder un média télévisuel est aujourd’hui une réelle perte de temps. Périodiquement, les journaux télévisés nationaux sont consacrés aux éternels « marronniers » de la saison (ouverture des stations de ski, des plages), alors si un intérêt commercial est certes bienfaiteur, on peut se demander si c’est bien le rôle du média de promouvoir des intérêts économiques. Dans la presse web, mais également papier (et plus particulièrement les magazines hebdo), les  « native ads » (contenus promotionnels intégrés dans de l’éditorial) se sont développées depuis quelques années sur les modèles américains. Certains de ces articles sont directement rédigés par l’annonceur et imbriqués dans les articles « journalistiques » du magazine.

Le média est au final une société de nature commerciale qui a vocation à diffuser un contenu promotionnel, bien au-delà des publicités traditionnelles. Il est même parfois, si l’on peut dire, l’agence de communication du groupe auquel il appartient. Lire, il y’a peu, dans le Figaro (groupe Dassault), un éditorial tentant de démontrer pourquoi l’Egypte a un impérieux besoin de Rafales, prête à sourire .Regarder le 20h de TF1 consacrer un reportage au lancement d’un nouveau jeu à gratter « Koh Lanta » (émission TF1) par la FDJ devient révoltant. La liberté de la presse n’existe pas vis à vis du capital financier (au sens « léninien » du terme). Mais dire cela n’a rien d’inédit ; déjà en 1911, Francis Delaisi écrivait dans « La guerre qui vient » que la grande presse était à la solde des grands industriels et financiers de son temps.

Cette hyper-concentration des médias empêche en effet toute réelle indépendance. Chaque support est détenu par un ou plusieurs actionnaires déjà en possession d’un groupe de presse, et bien souvent également industriels (Lagardère, Bolloré, Bouygues, Dassault, Niel, etc.). Début 2015, le Groupe plurimédia Roularta a par exemple bradé ses magazines L’express, L’expansion, etc. à Patrick Drahi, dirigeant de Numéricâble-SFR et déjà détenteur de Libération et I24 (1). Ce fort maillage capitalistique direct et indirect au sein des entreprises de presse a fait l’objet d’un rapport s’en inquiétant en 2005 (certes daté), mais la tendance n’a pas changé depuis.

Mais, il est malgré tout nécessaire de soulever un paradoxe assez délicat à traiter : celui de l’indépendance et du fonctionnement structurel du média. Qu’il tire sa subsistance d’un financement privé ou public, on sera tenté de dire que cela porte forcément atteinte à son autonomie, d’autant plus qu’une dissidence de la pensée parait difficile à mener sans capital de départ. Nous pensons néanmoins que les lois contre la concentration dans les médias qui datent des années 80 doivent être réactualisées et renforcées, alors que la direction envisagée par le législateur tend au contraire à l’assouplissement (2).

Vers une uniformité radicale

L’actualité est en réalité faite au gré des flux de dépêches AFP et Reuters, très vites relayées sur la quasi-totalité des sites d’information en ligne. Mais l’information en directe revêt alors un caractère très politique : tel ou tel fait mérite-t-il une dépêche ou un gros titre, voire aucune ligne ? L’actualité n’est pas commentée, mais bien souvent créée. Les sujets des unes font croire à un fait nouveau et inédit, mais tout se répète : Le Figaro titrait déjà en 1985 « Serons-nous encore français dans 30 ans », une Marianne « berbère » en image de fond. Le danger de l’Islam est Le grand thème du magazine commercial en manque d’inspiration.

Sur le fond, cette uniformité se retrouve surtout sur deux points : l’Europe et la politique internationale de la France ! L’Union européenne et la zone euro sont des prophéties indiscutables dans les médias français, au risque, pour celui qui n’est pas convaincu de cela, d’être traité de « nationaliste ». Le protectionnisme a mené à la crise économique et politique des années 30, voilà le leitmotiv. Sur la politique internationale, gauche comme droite, et leurs médias affiliés, parlent d’une seule et même voie : celle du suivisme inconditionnel de la politique des américains. Critiquer Poutine, défaire Assad, railler Merkel, bref, s’en prendre à ceux qui incarnent encore quelque chose. Ceux qui refusent de s’autocensurer, risquent un anathème public proféré par leurs pairs (Zemmour ou Siné entre autres).

Les médias diffusent également une doxa de la pensée en matière économico-politique. Faisant croire à une montée des « extrêmes », on ostracise en réalité des mouvements réformistes loin de représenter un danger pour la doxa libérale en place. Mélenchon et les siens, keynésiens dans l’âme, forment l’« extrême gauche » qui n’a rien à voir avec un danger rouge. Marine et consorts, reprenant également des thèses d’inspiration keynésienne telles que le protectionnisme ou la dévaluation monétaire, incarnent l’ « extrême-droite ». Le FN, taxé au surplus de ne pas être un « parti républicain » (ce qui ne veut juridiquement et moralement rien dire), n’est en réalité qu’une branche réformiste qui n’est en rien antisémite (mais justement profondément sioniste (3), ni réellement europhobe, contrairement aux idées reçues. In fine, le discours politico-médiatique a tué l’extrémisme, justement en le pointant sur des mouvances en réalité parfaitement intégrées au jeu politique français. Nous notons par ailleurs que le keynésianisme est devenu un « fanatisme » que ne peut supporter le couple libéraux/socio-démocrates.

Enfin, nous ne pouvons que nous lamenter sur le fait que les grands sujets soient peu traités par la presse, voire éludés. Par exemple, à l’heure ou le Mass Média se focalise sur la loi Macron et ses suites, seul le Monde diplomatique s’échine à mener une véritable croisade didactique contre le très discret traité transatlantique, d’une ampleur pourtant bien supérieure. On fait l’herméneutique des annonces ministérielles ou des « mesurettes » prises par décret ou ordonnance, mais l’analyse du concret est fondamentalement délaissée. Lorsque le cataclysme s’est produit, on se questionne alors sempiternellement sur le fait de savoir si nous avons été les victimes d’un mensonge politique ; en tout les cas, le média en aura été l’odieux complice.

 

Notes :

  • Enguérand Renault, « Patrick Drahi rachète L’ExpressL’Expansion pour moins de 10 millions », Le Figaro, 9 janvier 2015.
  • Grégoire Poussielgue, « Le gouvernement veut réformer les régles anti concentration dans les médias », Les Échos, 13 novembre 2014.
  • Saïd Mahrane, « Marine Le Pen fait la cour aux juifs », Le Point, 3 décembre 2011.

 

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