L’Iran, pays dépeint de manière âcre et sulfureuse par les personnalités publiques de l’Occident, est en passe de revenir parmi la « Communauté Internationale », malgré le différend existant toujours à propos du dossier nucléaire.

Pourtant, si les responsables iraniens martèlent que leur programme nucléaire est exclusivement à vocation civile, l’idée d’une prétendue volonté de l’Iran de « rayer Israël de la carte » par la force atomique fait toujours son chemin. Cette allégation semble vraiment absurde au regard de la situation géographiquement très proche des deux pays : un tir de missile nucléaire aurait des conséquences directes sur la population iranienne et celle des alliés musulmans de l’Iran, et la réplique des alliés occidentaux serait cinglante. Si acquérir un tel dispositif de défense était l’objectif de l’Iran, ce serait seulement à des fins de dissuasion envers ses adversaires : il n’échappe à personne que les bases américaines fleurissent de part et d’autre des frontières du pays.

Les Israéliens et leurs alliés de circonstance – les monarchies du Golfe – ont senti la « dérive » de l’administration Obama, qui tâtonne de moins en moins prudemment en vue d’un rapprochement avec l’Iran, quitte à se contenter d’un accord sur le nucléaire a minima. C’est en quasi impunité que M. Netanyahu, tenant d’un Likoud en pleine campagne électorale, s’est adressé devant le congrès américain – largement républicain – afin de diaboliser une nouvelle fois la République islamique, provoquant l’ire de la Maison Blanche. Rappelons qu’une large majorité des juifs américains sont démocrates, et que l’attitude du premier ministre israélien a pu être mal perçue par cette communauté américaine.

Nous assistons dernièrement à une véritable bataille entre d’une part le congrès et le gouvernement américain, et d’autre part entre républicains et démocrates dans un méli-mélo de tractations et de luttes institutionnelles. Pour l’illustrer : dans une lettre adressée aux dirigeants iraniens, les sénateurs républicains ont averti que tout accord sur le nucléaire devrait être validé par le Congrès, s’immisçant ainsi de façon inhabituelle dans les négociations entre Washington et Téhéran.

D’un point de vue géopolitique, le Moyen-Orient est le lieu où l’expression de » révolution diplomatique » reprend tout son sens : l’Iran est redevenu un acteur régional indiscutable par le fait des circonstances.

Souvenons-nous que depuis 2012, l’Iran et son allié fidèle, le Hezbollah, sont accusés de conforter militairement le régime de Bachar al-Assad « massacrant le Peuple syrien ». Le soutien à la « Coalition syrienne » combattant le régime a été – et nombreux sont ceux qui le clament depuis le début de la crise syrienne – une énième débâcle de la stratégie géopolitique occidentale au Moyen-Orient. L’opposition syrienne s’est mutée en une internationale djihadiste composée de factions rivales (Front islamique, Al Nosra, Daesh), obligeant une Coalition militaire internationale (Occident, Monarchies du Golfe) à se former pour sauver ce qu’il reste des états du Levant.

Aujourd’hui, il est indéniable le « triptyque chiite » est en passe d’être réhabilité, pour le moment de manière officieuse, car il combat en première ligne la nouvelle menace mondiale : DAESH ; bien que la lumière médiatique soit quasi-exclusivement projetée sur les braves peshmergas kurdes, dont certaines factions sont pourtant proches de l’Iran (1). L’Iran marque des points en Syrie et en Irak, et la prise de pouvoir par les rebelles zaydites au Yémen est également certainement appréciée par Téhéran.

Mais c’est sur l’échiquier économique et commercial que les coups sont les plus pernicieux.

Nous savons que l’avènement de la révolution iranienne de 1979, s’en est suivi d’un embargo contre la République Islamique – injuste et disproportionné – imposé par les USA.

Ajoutons à cela que la baisse des cours du pétrole depuis la fin de l’année 2014, due à surproduction voulue par les saoudiens, entrés en guerre contre les producteurs concurrents traditionnels, mais également contre l’industrie du schiste américain selon certains observateurs (2) (les suppositions étant nombreuses et contradictoires à ce sujet), aurait pour effet d’affecter les finances iraniennes. En tous les cas, est à nouveau posée la question du développement des relations irano-saoudiennes – chaotiques depuis la Révolution islamique – qui, semblant pourtant se détendre après l’élection du président Hassan Rohani, pourraient s’envenimer d’avantage ; le président iranien dénonçant un « complot » orchestré par les monarchies du Golfe afin d’affaiblir l’Iran.

Il n’en demeure pas moins que la personne d’Hassan Rohani incarne une volonté, aussi bien populaire qu’étatique, d’un rétablissement à terme d’une relation moins tendue avec l’Occident. Les occidentaux semblent sensibles à cette démarche et s’en réjouissent. Comprenez : l’ouverture programmée d’un marché de 80 millions de consommateurs.

Les tractations commerciales des grands groupes internationaux ont déjà commencé auprès des responsables iraniens. Il y’a peu, le Ministre des affaires étrangères français Laurent Fabius, accompagné d’une délégation de patrons du CAC 40 et de responsables du MEDEF, a rendu une visite à leurs homologues iraniens, fait qui a valu un avertissement de la part du secrétaire d’état américain.

Il ne fait plus aucun doute, que les américains désirent garder le vaste marché iranien, comme un pré-carré exclusif, et la France, s’interdisant de commercer avec l’Iran, du fait justement d’un blocus voulu par les USA, pourrait se faire mettre au banc. La filière automobile iranienne est ,par exemple ,particulièrement courtisée par Général Motors. Le géant américain est entré en contact avec Iran Khodro, qui travaillait jusqu’en 2012 avec Peugeot pour produire des modèles 206 et 405 que le groupe français a cessé de livrer à l’Iran à cause des sanctions imposées à Téhéran !

La campagne d’avertissements politiques ne s’arrête pas là. En 2014, la banque française BNP-Paribas s’est vu infliger une amende record par la justice américaine pour avoir effectué des paiements en dollars dans ce pays, ce qui est illégal depuis le milieu des années 2000. Cela permet de constater, outre la volonté de l’Amérique de faire un exemple à quiconque outrepasse les blocus qu’elle impose, comment l’utilisation du dollar par des agents économiques étrangers lui permet de consacrer aisément l’extraterritorialité de sa réglementation (3).

L’Iran met aujourd’hui en lumière les rivalités discrètes mais vivaces qui existent derrière une unité de façade entre les USA et la France. Il est, à ce titre, toujours amusant de se commémorer la fameuse confession de Mitterrand affirmant que la France subit de la part des américains une guerre économique et vitale «  sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort ! » (4). On peut alors s’interroger sur ce qui motive chez le couple Sarkozy-Hollande ce tropisme atlantiste et cette volonté de se montrer plus « américain » que les américains (notamment sur le dossier syrien), sachant bien que les ces derniers ne rendent jamais une main tendue (la jeune Russie d’Eltsine et la Russie poutinienne post-11 septembre l’ont bien compris).

Il n’en reste pas moins que les dirigeants iraniens ont réussi intelligemment à concilier fortune et virtù, prenant à temps le train circonstanciel en marche, afin de sortir de l’isolement auquel le pays fut condamné. Il semblerait bien que le paria d’autrefois est désormais devenu un courtisé, en tout cas un interlocuteur international inévitable sur la scène orientale. Mais la question essentielle est finalement la suivante : l’Iran parviendrait-il, suite à son ouverture, d’une part, à se protéger des normes libérales instaurées par les institutions du commerce mondial, et, d’autre part mais incidemment, à conserver sa souveraineté, grand acquis de la Révolution islamique ?

Notes :

  1. Allan Kaval, « Les Kurdes, combien de divisions ? », Le Monde diplomatique, novembre 2014.

  2. Matthieu Auzanneau, « Contre-choc pétrolier : les Saoudiens mènent une guerre des prix contre le pétrole de schiste américain », Le Monde, 29 novembre 2014.

  3. Régis Bismuth, « BNP Paribas : derrière les 10 milliards, l’extraterritorialité américaine », Libération, 5 juin 2014.

  4. George-Marc Benamou, Le dernier Miterrand, Plon, 1997.


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