Une domination s’exerce par la volonté des dominants et le consentement des dominés. En France, le problème c’est que le peuple n’a pas la juste représentation des rapports politiques et géostratégique dans lesquels son pays est imbriqué. Il serait temps d’appliquer en ce qui concerne la France le concept de « société fermée » en ce que les informations sont filtrées et que les commentaires d’actualité dans les grands médias sont biaisés, si bien que les français comprennent moins ce qui est en train de se produire dans leur propre pays que certains étrangers qui l’observent de l’extérieur.

Pour la plupart des gens, l’Europe est identifiée à la construction européenne, et la construction européenne à l’Union européenne. Mais qu’est-ce que l’Union européenne ?

L’Union européenne est une oligarchie.

L’erreur serait de penser que l’Union européenne est une association libre d’États égaux et souverains. Je ne vais pas relater tous les mécanismes antidémocratiques de l’UE car cela serait trop long. Mais il paraît utile de revenir au fondement : pour qu’il y ait un pouvoir par le peuple et pour le peuple, il est nécessaire qu’un peuple existe effectivement. Or ce que révèle précisément la crise insoluble de la monnaie unique, c’est qu’il n’y a pas de peuple européen. Ce que nous appelons l’Europe est en réalité composée d’une multitude de nations toutes différentes entre elles et qui ont des intérêts, certes parfois convergents, mais également parfois divergents. Ceux qui ont conçu l’euro ont cru pouvoir faire passer la conséquence pour la cause, créer une nation européenne en donnant à tous la même monnaie. C’est ce vice initial que nous payons aujourd’hui tandis que la réalité vient se rappeler aux personnes qui voulaient la nier et continuent de le faire.

Au sujet de la démocratie, rappelons cette phrase prononcée par le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (1). Entendez par là : « le pouvoir c’est nous et pas peuple ». C’est bien ce déficit de démocratie et cet éloignement de la représentativité que les français ressentent par instinct et expriment par les forts taux d’abstention lors des élections européennes (2).

L’Union européenne est antisociale.

Loin d’être le lieu d’une protection et d’une solidarité commune, l’Union européenne est un moulin ouvert à tous les vents de la concurrence capitaliste mondialisé et du néolibéralisme. Et l’endroit où la violence économique est la plus dure est la zone euro qui jette les pays qui en sont membres les uns contre les autres dans une guerre hobbesienne de tous contre tous, les plus faibles périssant aux pieds des plus forts. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’euro n’est que l’arbre qui cache la forêt qu’est l’Union européenne. Il ne faudra pas se contenter de la fin de la monnaie unique mais bien brûler le tout.

Ajouter à cela que les choix de politiques publiques faits délibérément par ce qui nous gouvernent sont à l’avantage systématiquement des plus aisés, des rentiers, et au détriment des plus démunis, et plus largement de la classe laborieuse.

L’Union européenne est un empire.

Un empire qui comme tous les empires n’a pas de frontières définies mais mouvantes. Il y a des territoires en cour d’annexion et une ligne de front. Car le conflit en Ukraine ne doit pas être appréhendé autrement que comme une guerre de conquête menée par l’Union européenne afin d’absorber le territoire ukrainien. On nous avait pourtant dit que l’Europe, c’était la paix. Nous aurait-on menti ? Le récent accord signé à Minsk par Angela Merkel n’est rien d’autre qu’un accord de reddition après l’écrasement de l’armée de Kiev dans le Donbass. Triste constat : la paix n’est acceptée par l’Empire que par la défaite des armes.

Qui plus est, l’Union européenne est un empire passé subrepticement depuis plus de dix ans sous la domination régionale d’une Allemagne qui lui impose sa doxa (monnaie forte, rigueur budgétaire, austérité) et conduit de fait les peuples dans une marche forcée vers une paupérisation inéluctable. Au commencement, la construction européenne avait été opérée sous l’hégémonie américaine. Mais il ne faut pas à mon sens concevoir les empires comme des ensembles dominés par un centre qui reste immuable. L’empire romain avait lui aussi connu la division entre Rome à l’ouest et Byzance à l’est. Et Byzance a survécu mille ans après la chute de Rome.

Bien entendu, les États-Unis chercheront toujours à s’ingérer dans les affaires de l’Europe de telle manière qu’on peut parler d’une domination germano-américaine. Toutefois il est à noter que les oppositions de stratégies entre Washington et Berlin existent. Forte de sa puissance retrouvée, l’Allemagne redécouvre les attributs de la souveraineté et se permet de prendre ses distances vis-à-vis de la politique étrangère américaine (Irak, Libye, Syrie), là où nous français ne faisons que nous y soumettre de plus en plus. Nous pouvons observer que les désaccords entre Les États-Unis et l’Allemagne s’expriment en ce moment sur le dossier ukrainien où, prenant acte de la déroute militaire, la Reich Chancelière veut interrompre les combats tandis que les américains veulent non seulement les poursuivre mais même en augmenter l’intensité. On ne peut à ce titre que leur préconiser de retirer le plus vite possible leurs « conseillers militaires » de l’Ukraine avant que celle-ci ne se transforme pour eux en un nouveau Vietnam.

Un empire enfin en voie d’effondrement. Une autre dissension entre les américains et les allemands a lieu sur l’attitude à adopter par rapport à la Grèce. Je disais dans mon précédent article (4) que « les américains réalisent qu’Angela Merkel, par sa dureté et son intransigeance, est en train de fissurer l’édifice de la construction européenne qu’ils ont toujours vu comme le biais d’une extension de leur sphère d’influence géostratégique ». La récente élection de Syriza doit être interprétée comme le soulèvement, pas encore la sécession, d’une province de l’empire. Ce dernier y répondra soit par la répression, soit par le délestage, soir par les deux.

Face à cette entité bureaucratique, oligarchique, antidémocratique, impériale, l’espoir demeure dans une révolte prochaine des peuples européens.

Tan-Toan NGUYEN

  • Jean-Claude Juncker, le Figaro, 29 janvier 2015.
  • Hugo Dos Santos, « Européennes 2014. La grande victoire de l’abstention », Courrier international, 26 mai 2014.
  • Michael R Gordon et Éric Schmitt, « S. Considers Supplying Arms to Ukraine Forces, Officials Say, The New York Times, 1er février 2015.
  • Tan-Toan NGUYEN, « Grèce : Athènes et Sparte contre l’Empire », 7 février 2015.
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