Les rejetons de l’impérialisme

L’islamisme politique violent a été l’un des meilleurs leviers géopolitiques de l’Occident pour réaffirmer sa domination sur le monde arabo-musulman depuis les années 80. Quelques repères sont essentiels pour comprendre cette allégation.

C’est bien le Shin Bet et l’armée israélienne qui autoriseront par un accord secret le Mujama al-Islamiyah du fameux Cheikh Yassin – qui deviendra à terme le Hamas – à recevoir des financements extérieurs, notamment saoudiens (1). L’objectif ? Scinder l’opposition palestinienne en créant un groupuscule islamiste hostile aux tendances laïques de l’OLP !

De même les USA instrumentaliseront l’Islamisme radical diffusé par les services secrets pakistanais (ISI) pour pousser de jeunes musulmans à mener le jihad en Afghanistan dans les années 80. C’est in fine pour la gloire de l’impérialisme américain que ces moudjahidines iront donner leur vie, sous les drapeaux noirs d’Al Qaida ou des talibans, et défaire le régime socialiste afghan, proche du bloc soviétique.

Plus récemment, une opération ahurissante de false-flag a frappé l’Iran. L’auteur ? Le Mossad, se faisant passer pour la CIA, recrutait au Baloutchistan pakistanais des rebelles sunnites du joundallah afin de commettre des attentats-suicide à l’encontre des autorités iraniennes !

Ces quelques éléments non exhaustifs permettent de comprendre l’usage qu’ont fait l’Occident et ses alliés de l’islamisme radical sunnite depuis trois décennies : combattre toute entrave à l’impérialisme occidental, à savoir le nationalisme arabe, le socialisme et l’Axe chiite.

On comprend également que le processus enclenché s’est retourné contre ses concepteurs. L’internationale djihadiste menace aujourd’hui tant l’Occident que les pays arabo-musulmans qui l’ont soutenu jadis, logistiquement, idéologiquement ou financièrement. Les interventions militaires en Afghanistan et en Irak n’ont en rien réduit cette menace, au contraire.

Daesh, Un pur produit marketing ?

Daesh (ou bien ISIS, EI, EIIL ou autre appellation de cette branche schismatique d’Al Qaida) ? D’où sort ce fléau qui fascine tant le monde politique et éditorial occidental ? En effet ce groupuscule bénéficie d’une large couverture médiatique tout à fait artificielle (au même titre que Boko Haram au Nigéria). Le groupe de l’émir autoproclamé al-Bagdadi est présenté comme plus « barbare » et « cruel » que les autres par les commentateurs. Cette lugubre réputation est favorisée dans un premier temps par sa stratégie de communication rodée, mais est également due au fait que la presse et les responsables politiques fixent l’attention du public sur la mode « Daesh », pas uniquement dans le monde occidental …

En effet, Daesh est vilipendé de manière très sévère par les institutions et personnalités sunnites les plus influentes. Aussi Al-Azhar, l’une des plus prestigieuses institutions de l’islam sunnite basée en Egypte, a appelé par la voie du Cheikh Ahmed Al Tayeb à « tuer et crucifier » les « terroristes » de l’Etat islamique. Cette étonnante déclaration émanant d’une institution traditionnellement considérée comme modérée, rejoint les anathèmes visant Daesh déjà formulés par des muftis radicaux tels Abdel Aziz al-Cheikh (Arabie saoudite) ou encore le très controversé Qaradaoui (Qatar).

Pourtant, Daesh n’est pas le seul groupe qui officie en Syrie.

L’armée syrienne Libre, présentée comme « modérée » et laïque par ses soutiens occidentaux s’est désagrégée. Le Conseil National Syrien, « représentation légitime » du Peuple syrien, n’a même pas pu devenir un gouvernement apatride de façade tant son influence réelle était faible sur le terrain, et son fonctionnement miné par des guerres intestines, éclats des divergences d’intérêts de leurs « mécènes » saoudiens, turcs, qataris mais aussi français.

La devanture « Daesh » a permis d’agglomérer nombre de groupuscules hétéroclites. Tout d’abord les réseaux affiliés à la confrérie soufie de la Naqshbandiyya, qui formerait la plus grosse partie de l’alliance hostile à Bagdad. En second lieu, les réseaux baasistes ainsi que les tribus sunnites d’Irak, gardant une rancœur viscérale contre le pouvoir chiite qui les a marginalisés après la chute de Saddam, jouent un rôle crucial dans cette bataille1. Enfin, il ne faut pas négliger le fait que bon nombre de combattants sont des mercenaires recevant un solde en échange du Jihad. Les groupuscules islamistes radicaux – minoritaires en réalité – sont donc la vitrine d’une propagande visant à distiller la terreur, mais dans les coulisses c’est une intrigue politique extrêmement nocive qui se déroule.

Daesh a certes conquis un large terrain juxtaposant les régions « sunnites » syrienne et irakienne, constitué un trésor de guerre conséquent (grâce au pétrole accaparé, la vente d’antiquités et l’extorsion) (2) et absorbé nombre de militants, sa présence n’est-elle pas surévaluée en comparaison des autres groupes rivaux qui officient plus particulièrement en Syrie ?Outre Al Nosra, franchise d’Al Qaida en Syrie, c’est un important Front islamique regroupant plusieurs dizaines de branches combattantes (jusqu’à plus de 50 mille membres selon les estimations les plus ambitieuses) qui s’est formé avec, pour le coup, un soutien toujours effectif des monarchies du Golfe.

Il est vrai que les décapitations d’otages européens et japonais, les exécutions sommaires de musulmans et de yézidis, et dernièrement la mise à mort atroce d’un pilote jordanien par l’Emirat islamique qui a ému par delà les frontières, a facilité son hyper médiatisation. Mais croire que les autres groupes de l’opposition syrienne – pour certains soutenus par les coalisés – seraient moins violents est une absurdité évidente dont la presse se fait l’insolente complice.

Un énième échec cuisant de l’Occident

Le développement du Mouvement a rebattu les cartes sur le terrain de manière radicale : Daesh a permis de marquer une scission formelle au sein des djihadistes. Les factions radicales se livrent des batailles très violentes pour gagner de l’influence sur le terrain. Al Qaida/Al Nosra et le Front islamique se sont coalisés par endroit pour combattre Daesh. Remède ou poison ? Tout dépend des intérêts à court terme des acteurs régionaux :

Une Coalition internationale a vu le jour, intégrant les occidentaux et les royaumes arabes très inquiets des dénouements de cette guérilla. Des bombardements de positions islamistes ont lieu régulièrement afin d’appuyer la fragile résistance sur place.

En parallèle et de manière plus officieuse, cela permet à l’Iran de devenir un acteur régional actif. La république Islamique et ses alliés participent aujourd’hui plus ouvertement et avec l’assentiment tacite de la coalition, au soutien des gouvernements pro-chiites syrien et irakien dans leur lutte contre le terrorisme.

Bachar al-Assad restaure son aura en jouant des éclatements de l’opposition et en retrouvant sa stature internationale, notamment grâce au doigté russe. Longtemps a dominé la vision suivante dans le monde occidental : dans le monde arabe c’est la dictature laïque ou le chaos généralisé ; la chute de Kadhafi l’a suggéré, la déstabilisation d’Assad l’a confirmé.

On assiste enfin à la formation d’un vaste front kurde qui reçoit toutes les louanges de l’occident. Contre les barbares de l’EI ont surgit les héros de Kobané tels les moudjahiddines de Massoud d’autrefois. Voilà le discours officiel. Sous cette unanimité de façade on relève d’impétueux jeux d’influence des Occidentaux, des Turcs et des Iraniens, qui ont formé des alliances kurdes antagonistes afin d’assoir leurs influences respectives. L’armement des kurdes ne pose-il pas également à moyen terme, la question de leur indépendance ? Un nouveau conflit sous-jacent qui toucherait alors directement l’Irak, l’Iran et la Turquie …

Quels seront les dénouements finaux de ce drame ? Il serait hâtif de se prononcer, après 3 ans de promesses occidentales sur la mise en place d’un régime « démocratique » post-Assad en Syrie. L’Irak et la Syrie issus des frontières « Sykes-Picot » ne sont plus que des états en nom. Daesh ou quel que soit le nom de la menace, infligera pour encore au moins une décennie une instabilité aux portes de l’Europe.

Une conclusion est néanmoins irréfutable : l’Occident a injecté un poison incontrôlable, et le monde musulman semble être devenu un malade incurable.

Notes :

  1. Andrew Higgins, « How Israel Helped to Spawn Hamas », The Wall Street Journal, 24 janvier 2009.

  2. Rémy Demichelis, « Daesh: une puissante capacité de financement fondée sur le pétrole », 25 septembre 2014.

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