Le « Printemps Arabe » a été incontestablement un bouleversement dans le monde arabo-musulman. Il a été, surtout en Occident, l’espoir de voir émerger des sociétés démocratiques et laïques dans cette région du globe, comme s’il s’agissait d’un mouvement naturel des peuples vers une forme plus moderne de société. Outre les états qui se sont complètement effondrés institutionnellement (Lybie par exemple), on a assisté à l’émergence de partis dit islamistes -en particulier les frères musulmans – dont l’existence était contrôlée, interdite voire réprimée sous les dictatures. S’annonçait alors un rude « Hivers islamique ».

Oublions un instant ces slogans de presse et focalisons notre analyse sur les enjeux de coulisse qui s’originent dans ces bouleversements. Si la crise syrienne a été le premier volet d’un formidable jeu de renversement d’alliances qui pourrait nous rappeler l’Europe sous Frédéric II de Prusse la Crise Egyptienne redistribue une fois de plus les cartes, tout en étonnant les analystes.

Responsables ou non de l’éboulement de leur piédestal, les frères musulmans ont prouvé leur naïveté politique, et par la même ont décrédibilisé l’islamisme politique qui vantait l’adage « l’Islam est la solution ».

C’est une noyade en profondeur pour les frères musulmans qui sont martelés en tout lieu. Leur posture d’opposants discriminés – voire torturés – depuis des décennies en Egypte, en Syrie et dans le Golfe, était en passe d’être révolue, annonçant la levée d’une nouvelle force politique dans le Monde de l’Islam recevant l’appui des turcs et qataris, sans oublier leur certaine proximité avec l’axe chiite… La destitution du président Mohammed Morsi issu de la confrérie a été un séisme que même les américains n’ont pas su prévoir.

Il convient donc d’exposer les dénouements de ces événements qui attestent que la fragile stabilité du monde arabo-musulman a été fatalement ébranlée par le printemps arabe.

La déconvenue globale des frères musulmans : les monarchies arabes soulagées

Avant sa chute, le président Morsi en compagnie des cadres du parti et de cheiks saoudiens, haranguera les foules dans des discours hostiles au régime syrien afin de s’attirer les faveurs des partis salafistes (Al-Nour) à l’approche des marches du mouvement Tamarod. Une fois le renversement opéré par l’armée, ce même parti salafiste Nour et les monarchies du Golfe (Hors Qatar) rallieront le gouvernement de transition, et acquiesceront la répression sanglante à l’encontre des frères musulmans qui suivra.

Les composantes des factions proches des frères musulmans subissent depuis une longue série de déconvenues : la mise à mal de l’ASL en Syrie, l’isolement de l’AKP en Turquie et d’Ennahda en Tunisie, ainsi que la perte par le Hamas de ses soutiens sont d’autres faits qui signent une nouvelle mise à mort de la confrérie au Moyen-Orient, au plaisir de l’Arabie Saoudite.

  • Jusqu’en 2011 – et les révoltes « de jasmin » – l’alliance Alger-Doha-Damas faisait contrepoids au puissant axe Riyad-Le Caire au sein du monde arabe.
  • La déstabilisation d’Assad et l’avènement de Morsi en Egypte va reformer les alliances et dessiner un nouvel axe « frériste » regroupant Le Caire-Ankara-Doha qui n’aura de cesse d’inquiéter les Monarchies arabes. Ces deux axes hostiles au régime d’Assas défendront chacuns leurs intérêts propres en Syrie.
  • La chute de Morsi dès 2013 propulse de nouveau Le Caire dans les bras de l’Arabie Saoudite et des Monarchies Arabes ; le Qatar et la Turquie se trouve désormais isolés.

Les Saoudiens, émiratis, koweitiens (et jordaniens) se sont donc trouvés soulagés de la reprise de l’Egypte par l’armée, car les frères musulmans sont considérés par ces royaumes comme un élément déstabilisateur, aussi dangereux que l’Iran. Ces états ont d’ailleurs consécutivement à la chute de Morsi mis à disposition de l’Egypte une aide de quelques 12 milliards de dollars.

Il est important de noter également un « Laissez-faire » saoudien concernant la prise de pouvoir par les chiites houthistes au Yémen, un moyen de rétorsion indirecte à l’encontre du parti Al-Islah (issu des frères musulmans) selon certains observateurs du monde arabe. Cette théorie est néanmoins contestée par d’autres analystes qui attribuent cet attentisme à une incapacité des saoudiens à agir pour des raisons structurelles (1).

Un échec américain, une aubaine russe

Le renversement de Morsi ne peut être analysé comme une « manigance » américaine, occidentale ou israélienne comme une analyse trop binaire pourrait le laisser penser. Si l’armée égyptienne, financée à hauteur d’1,5 milliard de dollars par an par les USA – ces fonds auraient été en partie gelés depuis -,  a toujours été proche de l’occident et de l’ancien régime, il semblerait qu’elle ait pris de court les chancelleries occidentales.

En effet, les frères musulmans étaient devenus un allié majeur – et contre-nature – des américains au Moyen-Orient. Leur profil néolibéral, leur opposition au régime syrien et surtout leur influence sur le Hamas était autant de points d’impact conformes aux intérêts américains et israéliens. Les frères musulmans égyptiens sous Morsi ne remettront pas une seule fois le traité de paix avec Israël en cause, et obtiendront même un cessez le feu du Hamas ! Le combat pour la Palestine se trouvera muter en combat contre l’ennemi historique d’Israël : la Syrie des Assad.

Les américains semblent avoir misé sur le mauvais cheval donc. Le coup du Général Al-Sissi, conforté par une élection discutable, a donc arrangé comme nous l’avons dit les affaires des Monarchies du Golfe, mais également celles … des russes ! L’administration Obama ayant sévèrement critiqué la destitution du président Morsi, un réchauffement s’est alors produit entre l’Egypte et la Russie : une aubaine pour cette dernière qui lui permet de maintenir une assise stable au Moyen-Orient

Bien entendu, le lecteur peut s’étonner de cette confluence d’intérêt entre ces deux acteurs régionaux pourtant opposés autrefois sur ce même terrain ; rappelons que l’Egypte nassérienne proche de l’URSS était déstabilisée par les frères musulmans soutenus eux par Riyad. S’ils restent en désaccord sur d’autres fonds aujourd’hui encore (Front en Syrie, surproduction saoudienne de pétrole, ce qui accentue la chute du rouble et la déliquescence de l’économie russe, etc.), toujours est-il que le général Al-Sissi est à la fois aussi bénéfique à l’un comme à l’autre.

Gageons que la répression de la confrérie orchestrée par les Saoudiens, pourrait les faire rentrer de nouveau dans leur traditionnelle clandestinité, mais aussi faire revivre à l’Egypte les années sombres de la Gama’a al-Islamiyya …

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