Qu’est-ce qui était le plus frappant dans le discours télévisé du président français, François Hollande, le 14 janvier dernier ? Pas la proposition, pleine de fausse naïveté, de « mettre le patronat devant ses responsabilités », façon de dire qu’il lui sera donné ce qu’il exige sans garantie de contrepartie. La droite elle-même n’en a plus rien trouvé à dire. Encore une fois c’est le FN qui récoltera les semailles du PS.

Rappelons que la crise de 2007-2008, dont les répercussions sont encore vives sur tous les continents, a jeté le discrédit sur l’idéologie néolibérale qui a accompagné et justifié les politiques économiques de ces trente dernières années, et par conséquent sur les économistes libéraux professionnels qui n’ont rien vu venir et répétaient avec la plus grande assurance, jusqu’à la veille du désastre, que la prospérité éternelle était enfin à portée de main.

« L’offre créé la demande », credo de l’orthodoxie néo-libérale

Au-delà de cela, une phrase dans le discours a retenu notre attention : « l’offre créé même la demande »[1]

Cette formule, « l’offre créé la demande », exprime l’idée de Jean-Baptiste Say, économiste français (1767-1832), selon laquelle une crise de surproduction généralisée de marchandises est impossible : la production trouvera toujours son débouché. Il s’agit là d’un des piliers de la doxa économique marginaliste (aussi appelée néolibérale) ; selon cette logique, le capitalisme est un système intrinsèquement stable, qu’il est par conséquent inutile de réformer – sans parler de le remplacer.

Même Keynes,  pourtant grand défenseur du capitalisme en général et de l’impérialisme britannique en particulier, était forcé de reconnaître, dans les années 30 où il rédigea sa Théorie générale, que sans une « politique étatique adaptée », le capitalisme était un système fondamentalement instable et susceptible de jeter rapidement un grand nombre de personnes dans le chômage et la misère, de mener à la ruine des fabricants prospères, etc.

Si l’accent nettement libéral du discours de Hollande n’a pas échappé à la presse et aux commentateurs politiques dans leur ensemble[2], rares sont ceux qui ont relevé cette référence directe[3], qui constitue pourtant une preuve éclatante de la  faillite idéologique  dans  le discours idéologiquement libéral des cadres du Parti Socialiste[4].

Notre époque ne manque pourtant pas d’exemples des sérieux défauts du mode de production capitaliste, à l’heure où la persistance du chômage chronique de masse  et l’aggravation des inégalités sociales démontrent par le fait les limites du dogme néolibéral.

Que le président français, malgré tout cela, se prononce aussi explicitement en faveur de la théorie qui a guidé et légitimé une précarisation grandissante de la condition salariée, et l’augmentation exponentielle du montant du capital des grands patrons, jusqu’à nos jours, voilà qui n’augure rien de bon pour l’avenir social et politique de la France. Notons que ce qui est vrai pour la France l’est aussi ailleurs en Europe, avec notamment l’Allemagne qui voit l’alliance politique (et non plus seulement idéologique comme en France) entre les deux principaux partis, le SPD et la CDU, au sein d’une coalition. Tous ces compromis, là-bas comme ici ne font que bénéficier à l’extrême droite, face à un mouvement travailleur en pleine retraite depuis une bonne trentaine d’années et plus inaudible que jamais. Pour appeler les choses par leur nom, on ne devrait plus parler de « compromis » mais bien plutôt de compromission.

L’évolution du socialisme « réformiste » vers le libéralisme, une tendance historique

Il fut un temps où être socialiste[5] en France signifiait suivre les enseignements de Marx. Puis les socialistes furent ceux qui prônaient une voie réformiste. Sans renier formellement Marx, ils expliquaient que le socialisme adviendrait progressivement et naturellement, sans que soit nécessaire un renversement soudain du système capitaliste.

Après la Seconde Guerre mondiale, les socialistes réformistes adoptèrent la théorie économique de Keynes, qui se proposait de conserver le système capitaliste en en « corrigeant » les effets les plus pervers. Du moins Keynes avait-il compris, au moment où l’Europe était plongée dans la Grande Dépression des années 30, combien la fameuse « loi des débouchés » de Say était contredite par les faits : des crises de surproduction étaient non seulement possibles mais inévitables sans intervention étatique. Keynes prétendait que l’adoption d’une politique monétaire adaptée combinée à des investissements étatiques massifs permettrait d’empêcher ou d’atténuer considérablement toute crise. On sait que l’échec des politiques keynésiennes dans les années 70 fut responsable de la déroute des gauches américaines et britanniques à cette époque.

Dans les faits, et devant l’échec en pratique des politiques de relance keynésienne tentées notamment aux États-Unis,  les grands partis de gauche « réformiste » abandonnèrent progressivement l’ambition d’aplanir par l’interventionnisme étatique les travers et à-coups du développement capitaliste.

Compte tenu de cette « progression » constante, c’est finalement en toute logique que le PS adhère aujourd’hui ouvertement à l’orthodoxie néolibérale. Derrière le vocable de social-démocratie, il y a le libéralisme et rien d’autre. La social-démocratie n’est ni socialiste, ni de gauche, que ce soit en France ou ailleurs en Europe, que cela soit clair. Pour ceux qui attendaient sincèrement un changement de Hollande, il y a de quoi être embarrassé (nos pensées compatissantes à Emmanuel Todd). Pour ceux qui espéraient que le mandat de Hollande verrait au moins un arrêt ou un ralentissement des politiques néolibérales, il y a de quoi être inquiet.

Il ne s’agit pas d’être dogmatique et de nier les progrès réels apportés par certaines décisions des gouvernements socialistes passés, telles que la réduction de la journée de travail, le remboursement de frais médicaux ou l’accès à l’enseignement supérieur.

Mais aujourd’hui, alors que les carnets de commande restent vides et que les chômeurs toujours plus nombreux doivent lutter pour s’en sortir chaque jour, prôner la production et avancer une politique néolibérale contraste très fortement avec le discours du candidat Hollande (élu sur un programme de fin de l’austérité et de taxation des riches), et laisse planer un doute sur les intentions et les perspectives de l’action gouvernementale  : sans le début d’une compréhension des causes de la crise, comment espérer en sortir ?

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[3] A l’exception notable du keynésien Paul Krugman : http://www.nytimes.com/2014/01/17/opinion/krugman-scandal-in-france.html

[4] Il ne s’agit pas de présenter le Parti Socialiste comme un monolithe. Des tendances divergentes ont toujours existé parmi ses membres et mêmes parmi ses plus hauts cadres. La réalité de l’exercice du pouvoir par le président et le premier ministre qui exécute sa volonté nous oblige toutefois, en l’espèce, à tenir ces éventuelles voix discordantes pour quantité négligeable.

[5] Encore une fois, cela ne remet pas en cause l’existence de très vifs débats au sein d’un mouvement se qualifiant de « socialiste ». L’histoire retient cependant les tendances idéologiques dominantes et les politiques concrètement appliquées lorsque les socialistes sont arrivés au gouvernement. Le fait est que l’abolition des classes et la mise en commun des moyens de production ne font depuis longtemps plus partie, même théoriquement, des objectifs de quelque tendance « socialiste » que ce soit.

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