Il n’est plus difficile de prouver que la crise syrienne est l’objet de manœuvres subversives de puissances moyennes (France, UK, Qatar,  Turquie  et Arabie Saoudite), visant à renverser le dernier régime panarabe laïc existant, trop proche de Téhéran. Le rôle des Etats-Unis et d’Israël est quant à lui plus trouble, les deux états faisant preuve de plus de retenue face à ces événements. Cependant, les Etats-Unis, « convaincus » de l’utilisation d’arme chimique par le régime (ou arme de destruction massive : précédent irakien ?) ont décidé d’accélérer le pas. La décision américaine d’armer les rebelles sera d’une efficacité très mitigée, car elle se limite à la livraison d’armes individuelles légères aux dernières nouvelles ; or sans missiles air-sol et sans ZEA, la rébellion restera dans l’impasse, mais la destination finale des armes ne sera pas plus contrôlée qu’en Libye.

Bénéfice partagé – La chute d’Assad est – à première vue – d’un double-intérêt, commun aussi bien aux occidentaux, Israël et les membres du conseil de coopération du Golfe, bien qu’une potentielle collusion entre tous ces acteurs est peu probable :

  • Avantage immédiat : Cela met à mal la machine de l’axe chiite dont le moteur est Téhéran. Faire tomber le régime de Damas, c’est affaiblir drastiquement le Hezbollah car c’est par le territoire syrien que sont acheminées principalement les armes iraniennes : un bienfait direct pour Israël.  C’est également un moyen de freiner les ambitions géostratégiques de Téhéran (l’Irak et l’Afghanistan lui ayant été servis sur un plateau inconsciemment par les USA) sur la Syrie et le Liban, au bénéfice des Saoudiens et des Qataris[1]. C’est donc une guerre d’influence à laquelle se livrent des puissances moyennes, mais sans l’appui ferme des Etats-Unis – pour le moment en accords avec les russes pour donner une issue diplomatique à ce conflit, malgré tout – les capacités des états pro-rebelles resterons bien limitées, malgré leurs déclarations impétueuses. Certaines sources font état d’une volonté de la Maison Blanche de pressuriser Téhéran en vue de traiter des désaccords, notamment le nucléaire, en faisant planer la menace d’un soutien substantiel aux rebelles.
  • L’une de nos collaboratrices écrivait dans nos publications : « Depuis la fin de la guerre froide, les Etats Unis se servent [des] réserves [d’hydrocarbures du Moyen-Orient] afin de réduire leur dépendance et celle de l’Europe aux réserves gazières et pétrolières russes, et vont ainsi encourager les projets lui étant favorable, comme le fameux gazoduc Nabucco. Partant d’Asie en direction de l’Europe, celui ci permettait de diversifier les sources d’approvisionnement énergétiques et de diminuer par la même la dépendance européenne, notamment des pays de l’Est comme la Hongrie ou la Roumanie. Celui passerait donc par la Turquie, et permettrait d’accéder au gaz iranien mais également au gaz de la méditerranée orientale, en Syrie, au Liban et en Israël. Mais, contrairement aux volontés américaines, saoudiennes et qataries, la Syrie a refusé d’ouvrir des gazoducs et oléoducs, en choisissant de soutenir la Russie. Dans le même temps, le pays va également signer des accords avec l’Irak et l’Iran, faisant de la Syrie le principal centre de stockage et de production de gaz iranien, afin d’aider le pays à contourner l’embargo américain »[2]. Au-delà de la guerre d’influence, ce sont des perspectives économiques et énergétiques de l’après-Assad qui révèlent les appétits.

Ces manœuvres subversives en Syrie risquent par incidence d’affaiblir les positions russes au Moyen-Orient et en Mer Méditerranée, la Syrie des Assad et la Russie étant des alliés stratégiques de long-terme. Les russes bénéficiant de facilités militaires en Syrie, et contractant d’importants contrats avec le régime : il n’y a que peu de chance qu’ils changent de positions concernant le conflit. La livraison prévue de missiles S-300, objet d’un contrat conclu avant le début de la crise, par la Russie aux forces syriennes préoccupe Israël qui fait planer le risque qu’il pourrait en être une cible potentiel. L’objectif n’est autre qu’un moyen pour Moscou de mettre en garde les forces occidentales, comme israéliennes, contre toute action aérienne sur le territoire syrien.

Evolutions potentielles du conflit – Bien informé des évolutions ayant succédées à la guerre d’Irak de 2003 et les révolutions arabes (et ses dénouements : Libye, Mali), Israël ne partage pas forcément l’empressement  de la France, le Royaume-Uni et le CGG à faire chuter Assad, et encore moins l’hypothèse d’armer les rebelles. C’est en effet souvent la disparition de dictateurs panarabes laïcs, qui laisse place à des états gouvernés par des islamistes, où la lutte de milices armés créée un climat de forte instabilité.

Et nous pouvons craindre ce type de scénario pour la Syrie, déjà divisée sur le plan confessionnel (sunnites, alaouites, chiites, druzes, chrétiens, yézidis), et ethnique (arabes, kurdes, turkmènes). La rébellion ne donne pas non plus de gage d’une stabilité future, à l’heure ou la lutte d’influence au sein de l’opposition entre l’Arabie, le Qatar, la France ou la Turquie fait rage : la forte crise politique entre laïcs, frères musulmans, salafistes, libéraux, partisans de l’ancien régime et minorités est a présager. Le caractère largement « modéré » de l’Armée Syrienne Libre est largement mis en avant par les occidentaux, il est évident que cet état de fait – supposé – ne prévient en rien d’exactions qu’ils seraient amenés à commettre si le pilier Assad était renversé, l’historique de batailles de la rébellion en atteste.

C’est également l’implantation de groupes extrémistes jihadistes tels qu’al-Qaida (par ses filiales locales) en Syrie qui tourmente les responsables israéliens. Car si les Assad sont des ennemis de longue date, l’impossibilité matérielle de la Syrie de s’en prendre frontalement à Israël avait permis de « stabiliser » le plateau de Golan, zone frontalière d’accrochage entre les deux états.

En dernier lieu, évoquons le déstabilisation du Moyen-Orient que cette guerre par procuration entraine. Au-delà des clivages chiites/sunnites – instrumentalisés durant toute l’Histoire de l’Islam et aujourd’hui encore – qui ne laisseront pas épargnés le Liban et l’Irak, c’est la Jordanie (les islamistes sunnites sont les principaux opposants au sein du Royaume Hachémite) et dans une moindre mesure la Turquie qui en seront affectées. Il n’est pas sûr qu’une trop forte instabilité alentour soit le meilleur scénario pour les intérêts israéliens.

Israël se satisfait du statuquo – Le prolongement d’un conflit sans vainqueur conduisant à un morcellement de fait de la Syrie actuelle est tout-à-fait favorable aux intérêts israéliens [3] :

  • L’axe chiite et les opposants sunnites de l’Etat [juif/sioniste, c’est selon] se déchirent dans une « lutte fraternelle » qui pourrait marquer une rupture au sein de l’Islam politique qui dénonce depuis l’avènement de Khomeiny la politique israélienne envers la Palestine, le panarabisme étant lui déjà sclérosé au sein de la Ligue Arabe. L’armée israélienne a pu bombarder des positions syriennes sans grand risque de représailles : l’approvisionnement du Hezbollah en arme iranienne serait compromis.
  • Si le conflit met à mal le régime d’Assad, l’ennemi historique, et incidemment le Hezbollah, c’est également une lutte contre les fanatismes sunnites qu’Israël n’aura pas à mener à ses frontières. Maintenir Bachar al-Assad c’est éviter un chaos généralisé à l’irakienne et que des groupuscules radicaux sunnites et wahhabites n’interviennent sur le Golan. Ce qu’Israël espère c’est se tenir le plus éloigné possible de ce conflit, mais y prête une attention particulière.
  • C’est une Syrie morcelée qui se dessine, entre le territoire à la main du pouvoir de Damas, les zones conquises par les rebelles et le pays kurde. Les positions des deux opposants avançant dans l’ensemble peu, bien que les rebelles soient en forte perte de vitesse, c’est l’annonce d’une guerre de tranchée pérenne tant que le soutien occidental se fera discret. Au lieu d’avoir un ennemi fort, Israël se retrouvera face à une pléthore de clans faibles. L’autonomie kurde pourrait d’ailleurs devenir le levier de la Géostratégie israélienne dans la région, le lien entre certains groupes indépendantistes et les services secrets israéliens n’étant pas nouveau.

Observons toutefois l’hypothèse d’un gouvernement sunnite en Syrie, qui serait certainement proche des frères musulmans, ne serait pas forcément une menace directe pour Israël, si l’on observe l’inertie du gouvernement égyptien du président Mohamed Morsi sur la question palestinienne. Plus occupés à appeler les sunnites au jihad contre le régime Assad et ses supporters chiites afin de s’attirer les faveurs des partis salafistes à la veille de manifestations d’envergure de l’opposition, les tunnels « humanitaires » reliant le Sinai à Gaza sont rebouchés allègrement par ces frères musulmans qui vocifèrent contre Israël, sans qu’actes s’en suivent.

Le régime d’Assad reste un adversaire solide, malgré les assertions de la presse et des responsables politiques occidentaux. Le manque d’organisation militaire de la rébellion sur le terrain, et politique du au désaccord entre les nations moyennes – tentant chacune d’introduire un second au sein de la Coalition Nationale Syrienne dans l’espoir d’une mainmise exclusive sur la Syrie de demain – laisse peu de chance à une victoire totale. La rébellion est en mauvaise posture, d’où les annonces choc de leurs soutiens afin d’accentuer la pression sur le régime (« certitudes » de l’usage de gaz sarin par les forces loyalistes à l’Ouest, et appels au Jihad généralisé dans le monde sunnite, tout en prônant une intervention aérienne des occidentaux !)

Les convergences diplomatiques russo-américaines ont surpris et ont ralenti les initiatives européennes quant à soutenir les rebelles. L’initiative russe tendant à faire assoir les belligérants à la table des négociations dès cet été sera déterminante sur le cours des évènements. Cela maintien par ailleurs Bachar al-Assad au même rang diplomatique que l’opposition : cela ruine un peu les efforts de l’Occident tendant à présenter ce régime comme trop « sanguinaire » pour rester un interlocuteur international légitime. Si elle n’est pas compromise avant la fin du processus, cette rencontre aura pragmatiquement une utilité limitée vu l’acharnement de chaque partie.

La crise syrienne, aux allures d’un dangereux mélange de luttes eschatologiques et d’émule de la Guerre Froide, est appelée à durer. Elle ne laisse pour le moment qu’un gagnant « de fortune » : Israël ; et pour le moment un seul véritable perdant : le Peuple Syrien.

A consulter : http://www.diploweb.com/Syrie-relecture-de-la-crise.html

http://www.worldtribune.com/2013/03/13/syrias-future-israel-favors-fragm…

http://www.worldtribune.com/2013/04/03/obama-seen-using-syria-as-lever-i…

http://www.atlantico.fr/decryptage/syrie-alliance-assad-israel-seule-sol…


[1] L’intervention du Hezbollah chiite, devenu populaire en 2006 après avoir marqué des points face à l’armée israélienne, en Syrie afin d’épauler Damas dans sa lutte contre les rebelles, vaut au parti les foudres des Etats du Golfe qui multiplient les déclarations et les mesure rétorsives à son encontre[1]. C’est aussi le soutien de personnalité, tel le cheikh « cathodique » d’Al Jazeera Qaradaoui, fière soutien du Hezbollah lors de ses heures de gloire, dont il faudra se passer ; il appelle aujourd’hui les sunnites à combattre et maudire le Hezbollah

[2] http://www.divergenc.es/content/les-acteurs-du-conflit-syrien

[3] Un article d’Oumma.com stupide et pétri de parti-pris reconnaissant un intérêt commun entre Israel et le régime syrien, laissant sous entendre une alliance tacite entre ceux-là : http://oumma.com/La-Syrie-et-Israel-partagent-le : évoquer des intérêts communs n’apporte en soit aucun éléments d’analyse, il est bien évident que chaque acteur du conflit, potentiellement tous rivaux, partagent chacun un bénéfice de la mésaventure de l’autre.

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