Les janissaires et leur tête de Turc, le Sultan

Institués en 1383, les janissaires constituaient les troupes d’élite de l’empire Ottoman. Leur mode de recrutement sera familier pour ceux qui ont lu les deux premières parties de cette série : ils étaient enlevés à leurs familles dès le plus jeune âge, généralement dans les territoires nouvellement conquis (Balkans puis Hongrie notamment), puis convertis de force à l’islam et éduqués dans le seul but de protéger le Sultan et le servir sur le champ de bataille. Une particularité est à noter sur le plan religieux : les janissaires comptaient une très large proportion de membres de la confrérie des bektachis, un ordre religieux soufi issu de l’alévisme. Un de leurs saints, Gül Baba, est d’ailleurs inhumé à Budapest, où son mausolée est toujours visible.

Bien équipés et extrêmement disciplinés, ils forment le noyau de l’armée ottomane et serviront dans toutes ses conquêtes. Leur rôle sera capital non seulement dans l’expansion, mais également dans la chute de l’empire ottoman.

Dans un développement similaire à celui de la garde prétorienne à Rome ou des streltsy[1] de l’empire russe, les janissaires finirent par prendre conscience de leur importance pour la Sublime Porte. De « protecteurs », ils devinrent graduellement de plus en plus jaloux de leurs privilèges, faisant et défaisant les sultans selon leur bon vouloir.

Si les janissaires, comme les mamelouks, utilisent leur force pour acquérir un poids politique, plusieurs différences essentielles méritent d’être soulignées :

Les mamelouks assurèrent la pérennité de leur empire en s’assurant un arrivage continuel de nouveaux esclaves, non amollis au contact du faste de leur civilisation. Les janissaires, au contraire, en obtenant l’hérédité de leur charge et de nombreux avantages matériels, devinrent parallèlement de moins en moins efficaces sur le champ de bataille. Ils ne parviennent pas à assurer la victoire aux deux sièges de Vienne (1529 et 1683), et leurs performances sont mitigées aux cours des guerres polono-turques (1620-21 : statu quo ; 1633-34 : statu quo ; victoire stratégique ; 1683-99 : défaite complète).

Par ailleurs, les janissaires ne se hissèrent jamais directement au pouvoir, à une maigre exception près : en 1801, alors que l’empire Ottoman a déjà amorcé son déclin, quatre janissaires assassinent le gouverneur[2] du Sandjak de Smederovo (aussi appelé pachalik de Belgrade, une unité administrative de l’empire ottoman située dans l’actuelle Serbie) et prennent le contrôle de la région. Ils règneront de facto en autorité indépendante, jusqu’à ce que leurs exactions provoquent, en 1804, un soulèvement général de la population ; ils sont chassés du pouvoir puis exécutés.

Les souverains ottomans chercheront en vain à se débarrasser de leurs encombrants gardes, jusqu’à ce que le Sultan Mahmud II parvienne enfin à mater leur révolte en 1826 : un grand nombre d’entre eux sont tués, tandis que les survivants sont exilés ou emprisonnés. L’ordre des bektachis est officiellement supprimé et le corps des janissaires dissout.

La rebellion Zanj : L’esclave et l’armée de réserve du califat

Pour clore cette série d’articles, évoquons l’un des épisodes les plus méconnus du grand public : la révolte des Zanj.  Cette révolte d’esclaves noirs éclata dans la seconde moitié du IXe siècle, sous le califat abbasside.

Le califat abbasside est l’un des tout premiers Etats musulmans et découle directement des premières conquêtes de l’Islam, faites du vivant de Mahomet.

A cette époque, les bassins du Tigre et de l’Euphrate étaient à l’état de marécage du fait des migrations paysannes et d’inondations répétées. Le califat, qui ne se morcellera qu’au cours du Xe siècle, est encore un puissant empire dont les frontières s’étendent du Caucase à la pointe du Yémen, et englobent la Perse aussi bien que la Cyrénaïque et une partie de la Sicile. Les conquêtes donnent aux nouveaux maîtres de vastes terres à exploiter.

 La mise en valeur de ces terres nécessitait un emploi massif de main-d’œuvre, et à cette fin l’empire se fournit en esclaves dans les territoires africains proches. On les retrouve dans les travaux les plus durs : aux mines de sel, en particulier dans la région de Bassora, et aux travaux agricoles dans les zones marécageuses et dans la province du Khouzistan (à l’ouest de l’Iran actuel).

Il est difficile de trouver un point déclencheur à la révolte ; l’histoire retiendra qu’un certain Ali bin Muhammad se met à la tête des révoltés. Un Perse descendant d’esclave, originaire de Samarra (alors capitale de l’empire abbasside), il avait déjà fomenté des troubles à Bahreïn en exploitant les antagonismes entre chi’ites et sunnites, qui commençait alors à se faire jour[3]. Ce n’est qu’ensuite qu’on le retrouve du côté de Bassora, où des rivalités de factions ont affaibli l’autorité du pouvoir local.

Il vient trouver les esclaves noirs de la région et s’enquiert de leurs conditions de travail et de vie. Bien vite il soulève ces populations en se disant envoyé par Dieu pour les libérer de leur joug.

Au début, la révolte n’est pas prise au sérieux, et les armées envoyées par le califat se heurtent à des actions de guérilla, d’autant plus efficaces que les révoltés sont légèrement armés et que le terrain est surtout composé de marécages. Leurs tactiques d’embuscade leur permettent de défaire, à la bataille des Barges (869), une armée largement supérieure en nombre, envoyée de Bassora sur des embarcations.

La brutalité des répressions exercées sur les rebelles capturés n’éteint pas la rébellion. Au contraire, celle-ci s’organise bientôt en Etat indépendant, qui se donne pour capitale Mokatara (la Cité Elue). Bassora est bientôt prise et rasée, et la rébellion se rend maître d’un territoire englobant une grande partie de l’Irak et l’Iran actuels.

Pour prendre comme point de comparaison la rébellion de Spartacus à Rome, celle-ci dura 3 ans (-73 à -71) et impliquait environ 120 000 esclaves. Les Zanj étaient 500 000 et sont parvenus à maintenir un Etat durant 15 années.

Pourtant, avec le temps, les chefs Zanj finirent par adopter les comportements des maîtres précédemment chassés, ce qui mit en péril leur existence en tant que communauté. Par la suite, le califat finit par envoyer des vétérans qui venaient d’écraser une révolte en Perse. Mieux équipés et entraînés, ils submergèrent les Zanj et  la rébellion fut anéantie.

Outre le niveau technique de l’époque, qui permettait difficilement de changer de mode de production et donc de modèle social, on voit qu’il manquait indéniablement à la révolte Zanj une vision et un plan clairement établis. Leur capitale fondée et leur Etat créé, ils se contentèrent d’incursions et de pillages dans les territoires voisins, sans établir d’alliances ou chercher à utiliser leur avantage temporaire sur les Abbassides. Ces lacunes stratégiques les condamnaient, sur le long terme, à être écrasés dès que le califat se remettrait de la surprise.

Cependant, après la révolte des Zanj, les Abbassides firent moins usage d’esclaves dans ses moyens de production, lui préférant un fonctionnement proche du servage, propre au féodalisme qui apparaissait à cette période. En ce sens, les Zanj ont accompli une révolution sociale, même si celle-ci n’améliora guère le sort des intéressés.


[1] Corps d’arquebusiers instauré par Ivan IV le Terrible, il est officiellement aboli suite à une révolte manquée en 1698.

[2] Hadži Mustafa Pasha, un grec musulman également membre de la confrérie des bektachis et loyal serviteur du Sultan.

[3] Ali ibn Muhammad lui-même semblait avoir des influences kharidjites, d’abord de par l’égalitarisme extrême qu’il prêchait, ensuite en commençant la prière du vendredi par le cri de guerre des Kharidjites.

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