1. La fin des guerres militaires pour les pays dits « civilisés »

Au cours du 20ème siècle, le progrès des technologies militaires a permis aux grandes puissances d’atteindre une telle capacité de destruction que, paradoxalement, la guerre « chaude » est devenue impossible.

Le feu nucléaire rend tellement terrifiant un affrontement militaire direct que, d’un commun accord, les nations, celles qui comptent sur la scène internationale, se sont accordées sur une paix durable.

Les guerres chaudes sont réservées aux pays de bouseux qui n’auront pas su être du bon côté de la barrière du club très fermé des puissances atomiques. La Corée du Nord est à l’abri, tandis que l’Iran est en ligne de mire. Cela explique la hargne désespérée avec laquelle Ahmadinejad poursuit l’arme atomique.

Ailleurs, des expéditions coloniales contre barbares armés de Kalaches à dos de pickups, à coups de frappes chirurgicales, permettent aux pays de l’Ouest de faire triompher les droits de l’Homme et de ne pas laisser leurs équipements hors de prix rouiller, inutiles.

Tant que le progrès technologique ne permettra pas de proposer des contre-mesures efficaces aux attaques nucléaires, soit par des systèmes d’interception et neutralisation des missiles atomiques, soit par des techniques d’absorption immédiate des radiations limitant les effets d’une explosion nucléaire, il n’y aura pas de guerre en Europe.

Du moins pas de guerre militaire. La compétition entre groupes d’humains a lieu depuis la nuit des temps, et va se poursuivre sous d’autres formes. Finalement on peut dire que la guerre froide a été la première guerre économique. Le modèle économique étasunien a écrasé le modèle soviétique.

  1. L’UE, terreau fertile pour le développement de la guerre économique

La création de l’Union Européenne et du marché commun a entériné la fin des guerres militaires en Europe, et l’avènement des guerres économiques.

La guerre économique est rendue possible par les traités de libre-échange et la création d’un marché commun entre les pays. Les politiques ayant démissionné de la sphère économique, le droit du plus fort peut s’exercer en toute impunité. Les multinationales des gros pays ratiboisent les compagnies nationales des petits pays. La fin du protectionnisme national à mis à bas toutes les défenses que les pays avaient mis en place pour protéger leur industrie nationale de concurrents plus puissants.

  1. Quelle forme prend la guerre économique?

En général, pour aller plus vite dans l’invasion économique, la multinationale va acheter une des plus grosses entreprises de son secteur d’activité, dans le pays cible. Ensuite, profitant de ses moyens largement supérieurs, de son accès à un financement sur les marchés de capitaux de l’Ouest, elle peut proposer de meilleurs salaires et attirer les meilleurs employés. Elle peut soudoyer les hommes politiques si besoin, et elle peut tirer parti de son avance technologique et en marketing, pour pulvériser les concurrents locaux. Bien souvent après quelques années, ses seuls concurrents sont des filiales d’autres groupes étrangers.

Cela peut se remarquer dans tous les secteurs d’activité, même ceux qui sont soi-disant stratégiques. Par exemple, en Hongrie, ce sont des multinationales françaises et allemandes qui gèrent la production d’électricité du pays.

La guerre économique prend la forme de délocalisation, et de désindustrialisation, pour les pays perdants. Les pays perdants doivent renoncer à des pans entiers de leur industrie, dont les usines sont rachetées, puis fermées, par les concurrents étrangers.

  1. Quelles sont les conséquences de la guerre économique ?

Les conséquences de la guerre économique sont comparables à celles de la guerre militaire, que ce soit sur le plan démographique, et sur le plan de la souveraineté nationale.

  1. L’impact démographique de la guerre économique est extrêmement lourd

La jeunesse des pays perdants est contrainte à émigrer pour trouver un emploi. La frange la plus brillante d’une génération de jeunes diplômés, dont la formation a coûté le plus cher, est perdue au profit d’un autre pays. Ce brain-drain qu’on observe aujourd’hui massivement à l’œuvre en Espagne, en Italie, et en Grèce prive les pays perdants des ressources humaines qui leur permettraient à terme de se redresser. Les meilleurs éléments des pays perdants deviennent des agents de la soumission perpétuée de leur propre pays. Ainsi pour les jeunes diplômés Hongrois, le must est de travailler à l’étranger, ou pour une multinationale étrangère.

Ces forces vives sont ponctionnées des pays perdants, entraînant un déclin démographique.

L’impact démographique d’une guerre économique est moins spectaculaire que celui d’une guerre militaire, mais il n’en est pas moins dévastateur.

Prenons deux exemples. L’Allemagne, entre 1940 et 1948, est passée de 70 à 67 millions d’habitants. Elle est  repassée au-dessus de 70 millions à partir de 1955. La guerre a causé une baisse de la population de l’ordre de 4%, résorbée au bout de 7 ans à partir du minimum (en 1948). [1]

L’Ukraine, entre 1993 et 2013 est passée de 52 à 45 millions d’habitants.[2] Soit une baisse de 13% de la population !

L’impact démographique de la guerre économique est donc trois fois plus lourd que celui de la guerre militaire. Certes, il a lieu sur une plus longue période, d’où son caractère moins spectaculaire.

C’est non seulement dû à l’émigration d’une partie de la population des pays perdants vers les pays vainqueurs, mais aussi à la chute de la natalité des pays perdants. Les jeunes qui sont au chômage et habitent chez leurs parents choisissent en général de reporter leurs projets d’enfants.

Il est intéressant de constater que la guerre économique entraîne une baisse démographique aussi dans les pays vainqueurs, de même que la guerre militaire entraîne des pertes chez les vainqueurs aussi. Ces pertes sont moins lourdes que chez les perdants mais non négligeables. Ainsi l’allongement de la durée des études, le travail généralisé des femmes, l’allongement du temps de travail et de l’intensité du travail, entraîne une baisse de la natalité y compris dans les pays « gagnants » de la guerre économique. L’exemple de l’Allemagne est frappant.

  1. La guerre économique entraîne aussi une mise à bas des infrastructures du pays perdant

A ceux qui objecteraient que la guerre économique ne donne pas lieu à des bombardements et n’entraînerait donc pas de dégâts matériels, il faut rappeler le sort des régions économiquement sinistrées. Les villages désertés et les usines abandonnées sont plus sûrement détruits par la crise que par n’importe quelle bombe.

  1. La guerre économique entraîne un asservissement des pays perdants

Le pouvoir de décision et les activités à forte valeur ajoutée vont se concentrer dans les sièges sociaux des multinationales, qui se trouvent dans les capitales des pays vainqueurs. Les activités de back-office, les call-centers, et jobs à rémunération minimale, seront localisés dans les pays perdants, qui sont ainsi mis en concurrence avec les pays en voie de développement sur les niveaux de salaires.

Les pays perdants deviennent de facto les larbins des pays vainqueurs. Celui qui te paie, et dont tu dépends pour ta survie, te tiens par la bourse.

Il est intéressant de voir comment un pays comme la Grèce voit toute sa politique dictée par la troïka. Ce pays a renoncé, de fait, à sa souveraineté politique.

L’humiliation est forte pour les losers de la Business Total War (futur jeu ?), quand leurs plus belles femmes les dédaignent pour marier un riche gringo de l’Ouest ou du Nord. Avec Easyjet, leurs plus belles rues deviennent un terrain de jeu pour les enterrements de vie de garçon des britanniques, qui vident leur excès de bière sur les plus illustres monuments de Riga ou Cracovie.[3]

L’humiliation d’un perdant de la guerre économique n’a donc rien à envier à celle d’un perdant d’une guerre militaire.

  1. Conclusion : la guerre n’a jamais vraiment cessé en Europe, avec une intensification récente de la course aux armements.

La guerre économique cause une chute de la population des pays perdants et leur subordination aux pays vainqueurs. Les conséquences de la guerre économique sont comparables à celles de la guerre militaire. La différence est que les effets de la guerre économique sont à la fois plus lents, étalés sur une plus longue période, et en même temps plus profonds que ceux de la guerre militaire. Les effets de la guerre militaire sont plus spectaculaires et restent en même temps plus superficiels.

Les enjeux sont tellement énormes que chaque pays met le paquet pour rester dans la course. Les armes ne prennent plus la forme de Rafales, mais d’accord de compétitivité et de baisses d’impôts pour les entreprises.

On peut parler de surenchère dans ce cas, car les politiques de compétitivité menées dans un pays annulent les efforts précédents accomplis dans un autre. Ainsi, les réformes Schröder accomplies au début des années 2000 ont abaissé les coûts du travail en Allemagne, permettant à ses entreprises de gagner en compétitivité sur les entreprises françaises. Si un gouvernement français met en place une politique de compétitivité similaire, diminuant le pouvoir d’achat des ménages français, il aura pour effet de neutraliser la politique Schröder. Le bilan sera que les deux pays seront à nouveau à leur état de compétitivité relatif initial, avec toutefois des populations respectives fortement appauvries. On voit bien qu’en dépit des beaux discours sur « L’Union Européenne garante de la paix en Europe », on est toujours dans le schéma de destruction mutuelle qui a caractérisé la guerre de 1914-1918.

Sources

[1] http://www.populstat.info/Europe/germanyc.htm

[2] http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/55/Population_of_Ukraine…

[3] http://www.guardian.co.uk/world/2009/aug/05/riga-brits-abroad-stag-parties

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