Encore une fois, on cherche à restreindre l’analyse de ce conflit dans un rapport binaire. D’un coté le « sanguinaire » Bachar al-Assad, de l’autre le Peuple syrien, épris de liberté. Bien évidement, la situation est multipartite et bien plus complexe que cette conception falsifiée ne le laisse suggérer…

La Syrie est au cœur d’une véritable poudrière confessionnelle, c’est pourquoi les « amis de la Syrie » agissaient avec prudence concernant ce dossier. Un embargo décidé au niveau de l’Union Européenne (la Russie n’y est donc point tenue) sur les armes à destination de la Syrie et toujours en vigueur, vise aussi bien les ventes d’armes au régime syrien, qu’aux insurgés[1]. Néanmoins, plusieurs voix appellent désormais à fournir aux rebelles des équipements non létaux, les entrainements militaires des rebelles étant déjà effectifs[2], voire de les armer (les Monarchies du Golfe en fournissant déjà par voies détournées[3]), ceci malgré les vives protestations russes[4]. Les américains, réticents à cette idée à l’origine, semblent désormais avoir changé leur point de vue, « assurés » par les saoudiens que les armes qui seront fournies aux rebelles ne tomberont pas entre de mauvaises mains.

Si les Français et les Anglais pressent leurs partenaires européens de choisir l’option d’armer les rebelles, un consensus semble lointain[5]. Ceci pour deux raisons principales:

  • Le risque existe de voir ses armes dispersées parmi les terroristes djihadistes qui opèrent en Syrie actuellement, comme sur le schéma Lybien. En effet, les armes données par l’OTAN aux insurgés libyens, se retrouvent désormais dans les mains de la nébuleuse djihadiste sahélienne qui affronte l’armée française au Mali.

  • La levée de l’embargo afin d’équiper les rebelles suppose également une reprise des livraisons d’armes au régime de Damas : armer les deux factions pérennise définitivement le conflit

Il reste aujourd’hui improbable de voir mener une intervention de l’OTAN comme en Lybie. L’OTAN avait largement outrepassé les prérogatives que Russes et Chinois avalisaient quand ils s’abstinrent de voter les résolutions de l’ONU qui autorisait l’instauration d’une « no Fly zone » sur Misrata. D’autant plus que l’armée syrienne, bien équipée par la Russie et l’Iran, conserve une certaine unité et demeure puissante ; Fraternité alaouite oblige…

Ne croyons pas naïvement que le parfum de printemps (arabe) enivre encore le peuple syrien révolutionnaire. Cet entrain est en réalité artificiellement maintenu en état par des états-tiers. Déjà, ce soulèvement de la rue avait subi une tentative de récupération dès ses prémices par les quelques « élites » ayant fait défection. A l’instar de son ersatz libyen, un Conseil national syrien s’est formé et se pose comme l’opposant légitime au régime baasiste. Réfugié en Turquie, les cadres du Conseil National Syrien (CNS), proches du Qatar et des frères musulmans, sont devenus les « représentants légitimes de la Syrie », pour bon nombre d’états et pour la Ligue arabe. En cas de « victoire du Peuple », viendront-ils se poser en libérateurs une fois les hostilités finies alors qu’ils n’ont aucune accroche sur le terrain ?

Les marches pacifistes du peuple des débuts de la révolte, laissent aujourd’hui la place à des scènes de guérillas urbaines. On ne parvient plus à faire croire à beaucoup de monde que l’armée régulière décime les manifestants désarmés, cependant le régime use certainement des arme à sous-munitions – prohibées par le droit international – lors de ses opérations contre les rebelles[6]. Les dizaines de milliers de morts que l’on nous annonce comptent une partie non négligeables de soldats pro- et anti-Assad et non pas exclusivement des civils, ces derniers cherchant à fuir les combats. Nous remarquerons que la presse occidentale ne se réfère qu’aux données émises par l’OSDH, une ONG mise en place par un opposant au régime Baath et basée à Londres. Nous pouvons critiquer vigoureusement ce manque de rigueur dans la collecte de l’information par les agences médiatiques, et nous ne devons ainsi pas retenir ces chiffres sans quelques réserves, sans pour autant affirmer qu’ils sont de ce fait erronés (bien qu’ils soient bien souvent très douteux en ce que le nombre de « civils » tués compte probablement des morts que l’on rangerait dans la catégorie « rebelles »). D’ailleurs l’on notera que récemment, les derniers chiffres de l’OSDH étaient de très loin inférieurs à ceux donnés par un rapport de l’ONU[7].

Si désormais la révolution populaire contre un régime répressif ne justifie plus réellement le soutien logistique à des factions rebelles, coupables d’exactions et de violations des droits de l’Homme régulières, la menace des armes chimiques détenues par Damas reste un argument de pression efficace. Les annonces-choc des responsables américains, israéliens et européens sur leur éventuel transfert au Hezbollah libanais se sont multipliées. Une première utilisation  d’armes à composante chimique sur des populations civiles aurait eu lieu et alimente les accusations réciproques du régime et des rebelles, bien que les faits restent comme souvent flous, et contestés. Le régime de Damas met en cause les « terroristes » de la rébellion d’avoir dérobé cet armement dans les casernes militaires syriennes et de le répandre à présent parmi les civils. Qui que soit l’auteur de ce crime odieux, le conflit a pri un tournant très inquiétant, bien que cet incident ai le goût d’une tentative – espérons le isolée  – tendant à décrédibiliser publiquement l’un ou l’autre des adversaires aux images déjà déplorables.

Nous sommes donc également dans une bataille médiatique, où l’émotion et la conception de l’opinion publique des événements est primordiale[8].

Il est certain que les exactions sont monnaie courante dans les « deux camps ». Encore qu’il soit difficile de définir qui sont les belligérants. « Bachar contre le Peuple »? Une armée syrienne libre? Des barbouzes occidentaux? Al Qaida? Ou encore des factions armées par les monarchies du Golfe? Peut être un peu de tout cela. Une chose est sûre : les intervenants sont nombreux.

I – Aperçu des acteurs du conflit

Dans l’ensemble, le discours politique occidental change peu depuis la Lybie : les USA et les états de l’UE ne cherchent qu’à instaurer « la paix » et « la démocratie » au Moyen Orient et pour cela Bachar doit partir. L’homme fort de la Syrie et son épouse étaient pourtant présentés comme des  gens convenables. Modernes, laïcs, instruits, tels étaient les adjectifs qu’on leur associait volontiers. Aujourd’hui, pour la presse et le politique, Il est un tyran, elle, une bourgeoise dépensière et dévote.

La Ligue arabe qui se prétend aussi être un acteur incontournable de la crise syrienne, n’est en réalité guère plus utile que l’Union africaine traitant des dossiers qui la concerne. L’organisation panarabe est en fait en mal de dialogue au sein de ses membres (Relations Algérie/ Maroc et Soudan/ Egypte, Irak pro-Iran), ce qui explique son inertie. Si son intervention se limitait à solliciter celle de l’ONU au début des événements, elle a aujourd’hui décidé de suspendre la Syrie de l’Organisation et appelle ouvertement à fournir des armes aux rebelles. L’Algérie, le Liban, et l’Irak (ces deux derniers désirant rester neutres afin de ne pas subir une extension du conflit) prennent cependant leurs distances quant à ces mesures.

La Turquie joue aussi avec le feu afin d’affirmer son leadership au Moyen Orient, les pays arabes y voyant un « néo-ottomanisme ». Le premier ministre irakien lui fait déjà savoir qu’en agissant ainsi elle s’affiche aujourd’hui en « ennemi » dans la région. Cette Turquie qui, ironiquement, prend contact avec M. Barzani, l’homme fort du Kurdistan irakien, en espérant qu’il rallie à leur cause les peuplades kurdes de Syrie. Ankara sert en plus de base arrière au CNS, ce qui rend ses ambitions pour la région évidentes. Néanmoins, la Turquie, du fait de sa position (notamment géographique) ne saurait se monter indifférente à ce qui se passe derrière sa frontière sud.

L’Egypte des frères musulmans devient un acteur majeur dans la région et ambitionne de devenir l’épicentre de l’Islam sunnite, ce qui inquiète des Etats comme l’Arabie Saoudite ou les Emirats Arabes Unis qui considèrent la confrérie comme une organisation complotiste hostile à leurs monarques[9]. Seul le Qatar voit une alliance pérenne possible avec les frères, afin d’étendre son influence au Moyen-Orient.

Mohamed Morsi, élu président de l’Egypte post-Moubarak, soutient ouvertement l’opposition syrienne. Il a néanmoins proposé au dernier sommet de l’Organisation de Coopération Islamique de mettre en place une cellule de crise intégrant l’Iran, dans le but d’enrayer les conflits. L’Egypte marque clairement un tournant dans ses relations avec la république islamique d’Iran, le rapprochement diplomatique entre les deux états – certes se faisant dans le cadre d’organisations multipartites – se multiplient, et pourraient à terme devenir bilatérales.

Quant à Israël qui apparait pour certains comme « l’instigateur » de cette révolte contre son vieil ennemi Assad, il craint peut-être encore plus l’implantation d’Al Qaida et autres fanatiques aux abords de ses frontières. Sur le fondement de ces « craintes », les positions israéliennes ont été fortifiées sur le plateau du Golan, cela semble par la même un prétexte excellent pour renforcer durablement son contrôle militaire de cette zone[10]. Comble de l’ironie, Shimon Peres appelle désormais publiquement la ligue arabe à armer les rebelles[11]. L' »entité sioniste » joue en ce moment clairement un rôle, direct ou indirect, dans les événements qui touchent la Syrie,  afin d’affaiblir fortement l’axe chiite.

C’est à un jeu dangereux que joue l’Occident, l’Afghanistan, l’Irak, la Lybie et aujourd’hui le Mali en sont le parfait exemple.

Bachar al-Assad et les alaouites – le conflit présente un aspect confessionnel, tout du moins en apparence. La république arabe de Syrie, laïque, n’a pas pu gommer les tensions religieuses qui sommeillaient et ce, malgré la répression menée par le régime à l’encontre des religieux, notamment sunnites. En effet, la famille Assad, d’obédience alaouite, a toujours combattu « l’extrémisme » religieux sunnite et en particulier l’influence des frères musulmans sur son territoire.

Cette Syrie, peuplée d’environs 20 millions d’âmes, majoritairement hanafite (sunnite) et soufi[12], comprend d’autres communautés ethniques et religieuses sur son sol. On dénombre cette importante communauté alaouite (12 à 15%), des chrétiens (10%), des druzes (3 à 5%) et différentes écoles chiites notamment Jaafarite et ismaélienne. Des minorités non-arabes vivent en Syrie comme les kurdes et les turcomans.

Revenons aux fondamentaux : On considère l’alaouisme – présent notamment en Syrie et au Liban – comme une branche du chiisme au sein de la communauté musulmane, de là, en découle un certain nombre de conséquences… Sans rappeler le conflit millénaire qui oppose chiites et sunnites, l’héritage alaouite a depuis les débuts du règne des Assad, été un obstacle à leur légitimité. Les alaouites, ou nusayrîs, pratiquent un islam très hétérodoxe, reprenant quelques éléments de l’eschatologie des chiites duodécimains, mais teinté de pratiques païennes et de culte des astres[13]. Cette secte initiatique présente quelques traits communs avec l’alévisme turc, mais le contexte de sa formation est différent. Ce courant, éloigné de la tradition coranique à bien des égards, est considéré par la plupart des savants chiites et sunnites comme une « hérésie », notamment en ce qu’il « divinise » Ali, cousin et gendre du prophète de l’Islam [ghulāts].

La situation Syrienne n’est d’ailleurs pas étanche à la guerre froide que se livrent les monarchies du Golfe persique et l’Iran Chiite duodécimain[14], qui tentent chacun de s’affirmer en leader dans la région et d’imposer leur maddhab (école de pensée) comme « l’Islam véritable ». Le voisin irakien subit encore aujourd’hui les ingérences de ces belligérants et l’instrumentalisation des rivalités chiites-sunnites-kurdes pour des questions de politique locale et de maitrise des mannes pétrolières. On comprend bien l’inconfort des Assad à diriger un pays majoritairement sunnite malgré la laïcité revendiquée par cette république. Déjà, Hafez el Assad sollicitait d’oulémas libanais la reconnaissance de cette secte alaouite comme faisant partie de l’Islam, le président ne pouvant être qu’un musulman selon la constitution syrienne.

Mais ne retenir que cette grille de lecture est trop sommaire[15]. La lutte confessionnelle est plutôt un moyen de mener le conflit par certain politiques manipulateurs, que sa cause. Je pourrais citer au soutien de cette thèse le contre-exemple de la « guerre imposée« [16] par l’Irak de Saddam à L’Iran de Khomeiny, dans le contexte d’instrumentalisation religieuse des années Reagan-Saddam-Khomeiny. Saddam Hussein rassembla l’Irak (bien que sa majorité soit chiite[17], et en partie opposée à ce conflit), sous la bannière du nationalisme arabe, tout en misant sur la gloire du sunnisme (Irak pourtant ouvertement laic), afin d’envahir la province du Khuzestân (riche en pétrole) si chère à son frère perse et chiite. L’Ayatollah Khomeiny incitera quant à lui les iraniens à agir en martyr à l’instar des douze imams infaillibles, présents dans l’eschatologie des duodécimains, afin de défendre le pays jusqu’à la mort.

Il est plus juste d’affirmer que la raison première à la contestation syrienne, qui n’a plus rien à voir avec la rébellion actuelle (qui est une tentative subversive étrangère), est la même que celle qui a amorcé le printemps arabe, à savoir le chômage, la corruption et les inégalités sociales qui sont une réalité. Aujourd’hui, nous vivons une tentative de déstabilisation d’un état par un soutien extérieur à des juntes rivales totalement dictée par des intérêts géostratégiques.

D’ailleurs, on reproche surtout aux Assad d’avoir fait bénéficier leur communauté d’un statut avantageux. Des alaouites se sont accaparés les hauts postes étatiques. Il en est de même pour l’armée, d’où le peu de défections dénombrées au sein de ses rangs depuis le début des événements. Et dire qu’Assad mène une politique hostile aux sunnites serait inexact. Son épouse Asma est issue d’une famille sunnite de Homs. Une partie de ses ministres et de ses généraux est également d’obédience sunnite, bien que la colonne vertébrale de l’appareil étatique et de l’armée reste aux mains des alaouites. D’ailleurs, les clans alaouites ont subi une politique de « sunnisation » menée par les Al-Assad afin de gommer leurs différences cultuelles par rapport à la majorité sunnite (incitation à la fréquentation des mosquées, destructions de zirayat, etc.), le bilan de cette stratégie reste mitigé[18]. Il n’en reste pas moins qu’Assad a surtout agi avec une grande maladresse en favorisant ostensiblement ses proches, en majorité issus de son clan confessionnel, facilement assimilable à toute la communauté alaouite pour tout populiste habile. La réalité : un pays, non pas dirigé par les alaouites, mais par des alaouites. Une frustration résultant de cette injustice sociale, conjuguée aux privations de libertés subies par la population et au chômage croissant, attise d’autant plus ces tensions.

Les factions insurgés – Du coté des insurgés plusieurs compagnons de fortune luttent contre l’armée régulière syrienne et les milices chabihah (elles-mêmes très probablement appuyées par des militants chiites venus notamment du Liban et d’Irak) :

  • Le Conseil national Syrien (CNS), déjà évoqué précédemment, est situé en Turquie et est principalement composé d’opposants exilés de Syrie. Il reste très divisé en son sein entre la tranche modérée regroupant des chrétiens et des laïcs, et le bloc majoritaire acquis aux frères musulmans et proche du Qatar. Ce conseil – « représentant légitime du Peuple syrien » – est actuellement présidé par Moaz el-Khatib, lui aussi membre de la confrérie. Une nouvelle tentative tendant à structurer le CNS a pris place en Turquie le mardi 19 mars 2013. Ghassam Hitto, un homme d’affaire américain d’origine kurde a été désigné « Premier ministre transitoire » par les cadres de l’opposition. Serait-ce là un message « confortant » le caractère modéré de la coalition (seulement en apparence car Hitto est proche des frères musulmans) et leur intérêt pour la cause kurde ? Celui-ci affirme clairement un refus de dialoguer avec Damas, invalidant ainsi les déclarations précédentes du CNS.

  • L’armée syrienne libre (ASL) est la principale composante de l’insurrection rebelle. Forte à l’origine d’environ 40000 combattants selon ses propres estimations[19], elle est composée de déserteurs de l’armée régulière et de jeunes syriens. Son positionnement idéologique et politique semble modéré, bien qu’il soit très difficile d’en juger, car elle n’est pas réellement structurée. Cette armée de terrain reproche au CNS – étranger à la Syrie – de récupérer à son profit le travail fourni par elle au combat.

  • Enfin, un nombre difficile à évaluer de militants wahhabites[20] de différents pays, ont joint l’ASL dans leur lutte contre l’armée syrienne, et ont revendiqué à ce jour un grand nombre des attentats menés sur le territoire syrien à ce jour. Les membres des milices Al-Nosra – organisation se réclamant proche d’Al-Qaida – ne cachent pas leur intentions, non seulement d’instaurer un « califat » en détrônant Al-Assad, mais également de mener une guerre ouverte contre le chiisme sous toutes ses formes. Ces éléments sont déterminés à liquider les alaouites, conformément à la fatwa d’Ibn Taymmiyyah, savant kurde du 13e siècle et penseur phare des thèses salafistes, qui déclara leur sang licite[21]. Il parait alors vraisemblable d’affirmer que les alaouites, les druzes et les chrétiens – cibles des jihadistes – feront dans l’ensemble corps derrière le régime actuel, de peur de se faire massacrer. Les américains craignent une implantation durable de ces éléments radicaux en Syrie et envisagent ainsi d’abattre leurs leaders à l’aide de drones[22], malgré les nombreux ratés de cette stratégie déjà menée au Pakistan, en Afghanistan et au Yémen : l’autre objectif ne serait-il pas de cibler des positions de l’armée syrienne ?

Reste alors l’équation kurde. Les kurdes jouent ici leurs propres intérêts et ont profité des événements pour s' »autonomiser ». Officiellement neutres dans le conflit, ils font l’objet de tentatives de séduction à la cause du régime comme des rebelles, quelque soit leur choix, les kurdes n’en tireront ni autonomie, ni indépendance : un cadeau semble-t-il empoisonné. Des milices de la communauté assurent désormais la sécurité des zones de peuplement kurdes situées dans le nord du pays à la frontière turque. Des accrochages entre les insurgés et les milices kurdes restent fréquents.

Évoquons encore le rôle actif d’Ankara dans une entreprise subversive tendant à rallier les peuplades turcomanes de Syrie aux rangs des rebelles.

Enfin, ce sont aussi les réfugiés palestiniens de Syrie qui ont été entraînés malgré eux dans le conflit. Si la plupart envisagent de fuir les combats encore, certains groupuscules pro-régime ont  maintenu leur allégeance envers Bachar al-Assad, comme le FPLP-CG. L’énorme camp de réfugiés de Yarmouk a été le théâtre de violences entre les militants fidèles au régime et les combattants de l’ASL.

Les divisions au sein des rebelles, faussement attribuées à une vision plurielle et démocratique de l’avenir de la Syrie[23], révèlent en fait une absence évidente de structure dans l’opposition et  fait craindre surtout l’ouverture d’une guerre d’escadrons armés à l’Irakienne si le système Bachar venait à tomber :

  • Les zones alaouites ou kurdes se renfermeraient sur elles même et deviendraient des Etats dans l’Etat,

  • une opposition politique virulente entre les frères musulmans et les blocs plus modérés verrait le jour comme en Egypte,

  • l’instabilité créée par les mouvements djihadistes (potentiels futurs ennemis de l’opposition) s’envenimerait probablement,

  • et sans oublier que les partisans au régime Baath restent nombreux dans le pays.

L’instauration d’une république laïque par les régimes baasistes en Syrie et en Irak a longtemps pu étouffer les rivalités entre communautés. La chute de Saddam en Irak et le chaos qui s’en est suivi, est une des raisons qui fait qu’Assad n’a pas encore mis genou à terre. Gage de sécurité pour les minorités et rempart contre l’extrémisme religieux, Bachar trouve ainsi un soutien plus large qu’on le prétend parmi les syriens, même sunnites. Pour s’en convaincre, il suffit de constater le score de participation honorable aux dernières élections législatives pour un pays arabe (plus de 50%), qui prouve que le système Assad n’est pas forcément en déclin. L’élection présidentielle de l’Egypte « démocratique » et les législatives d’Algérie n’ont pas su rameuter davantage d’électeurs !

La chute d’Assad se soldera-t-elle par une banalisation des attentats à l’explosif et une lutte de milices communautaires comme en Irak ? Trop rares sont ceux qui posent ouvertement cette délicate question.

II – La peur du croissant chiite et le contrôle des ressources pétrolières

Par croissant chiite l’on désigne ainsi l’Iran, l’Irak, ainsi que les pays du Levant (voir carte n°1). Ces pays majoritairement chiites (ou ayant des minorités chiites notables) forment un « croissant » qui entoure la Turquie, et constituent un bloc relativement uni et hostile à l’expansion occidentale dans la région. Une réserve : les alaouites de Syrie pratiquent un islam assez éloigné des autres courants chiites, cependant une fatwa de Khomeiny les a déclaré expressément gens de l’islam, certainement par opportunisme stratégique. La Syrie est en effet le lien qui permet à Téhéran d’expédier des armes vers Gaza et le sud-Liban (le Soudan est un autre itinéraire), et est donc l’allié majeur[24].

Carte n°1 : Implantation géographique des sectes de l’Islam au Moyen-Orient

Les Etats-Unis, Israël et les Etats d’occident trouveraient un grand intérêt à se voir  débarrassés du régime baasiste une bonne fois pour toute. Tout du moins, et on peut le prévoir, si un régime « démocratique » lui succède, aussi islamiste soit-il. Il faut également par là, affaiblir le régime des Mollah iraniens. Cet Iran qui a pour dessein de « rayer Israël de la carte » à coup de bombe nucléaire, et qui exécute chaque année le plus de personne après la Chine (beaucoup de trafiquants de drogues, un véritable fléau national). Ce double discours simpliste demeure étrangement efficace. Pourtant rares sont les critiques qui fusaient à l’encontre de l’Iran des Pahlavis qui connaitra des dérives autoritaires, et la violence de sa police secrète SAVAK n’aura rien à envier à celle  des actuels Pasdarans.

L’Irak (majoritairement chiite duodécimain) « libéré » du dictateur sunnite par les USA, a tout naturellement trouvé un nouveau soutien auprès du voisin iranien. Les souffrances des années Saddam-Khomeiny oubliées, l’Iran se réjouit de son regain d’influence en Irak « offert » par les américains[25]. Le gouvernement de M. Nuri al-Maliki, l’actuel premier ministre chiite et pro-iranien, marque les liens forts noués entre Bagdad et Téhéran, cependant ses dérives autoritaires font enfler les contestations, notamment des opposants sunnites s’estimant discriminés, mais également par des figures chiites notables en Irak, comme Moqtada al-Sadr[26]. Il existe, malgré cette grande fraternité politique pan-chiite, une rivalité entre mollahs iraniens et oulémas irakiens, notamment quant à savoir quelle place est l’épicentre du chiisme pour la perception du Khoms, et pour le contrôle du business juteux des pèlerinages de Nadjaf et Karbala.

Le Liban, occupé par la Syrie jusqu’en 2005, est tout comme cette dernière un Etat divisé sur le plan confessionnel[27]. Le Sud-Liban est le bastion du Hezbollah pro-Assad, l’une des griffes de l’Iran qui lacère le dos d’Israël (D’autre mouvements sont soutenus par la République islamique: le jihad islamique, le Hamas et le mouvement chiite libanais AMAL). Le mouvement chiite, dirigé par le leader Hassan Nasrallah, est aujourd’hui, dit-on, mieux équipé que l’armée régulière du pays. Environ 27 à 40 % des libanais sont chiites, c’est donc une importante communauté, tout comme les chrétiens maronites, qui constitue une inquiétude aussi bien pour les partis sunnites du 14 mars et chrétiens du 8 mars du Liban, que pour Israël. Des attentats récents commis au Liban (attentat d’Achrafieh[28]) et en Bulgarie (visant des touristes israéliens[29]) ont mis en difficulté le Hezbollah, coupable tout désigné par Israël, comme par ses opposants politiques. Cela a donc fortement intensifié la pression locale et internationale sur le parti. Si le véritable coupable de ces attentats est quasiment impossible à désigner, l’objectif opportuniste des israéliens est bien entendu d’inciter l’Union Européenne à inscrire le « parti de Dieu » au sein de sa liste des organisations terroristes, afin notamment de pouvoir geler ses avoirs sur le vieux continent. Cette inscription nécessite cependant les signatures des 27 membres de l’UE, très divisés sur cette opportunité[30].

Régulièrement, des affrontements à Tripoli (Liban) opposent pro- et anti-Assad : le pays du cèdre est donc un réceptacle naturel du conflit qui sévit dans le pays voisin, et se déclare politiquement neutre afin de s’en préserver tant bien que mal.

Concernant le Hamas, organisation palestinienne proche des frères musulmans : si ses prises de position concernant la crise syrienne sont opposées à celles de Téhéran,  le lien entre les deux alliés ne semble pas avoir été rompu contrairement à ce que l’on envisageait. En effet, des projectiles de fabrication iranienne (Fajr-5) se sont abattus sur Tel-Aviv, lors des huit jours d’hostilités, du 14 au 21 novembre 2012 qui ont opposé le Hamas à Tsahal : cela laisse à penser que le soutien iranien est toujours effectif[31]. Notons que l’Egypte aura servi d’intermédiaire à l’instauration d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, confortant ses ambitions de devenir un acteur régional.

Mais cette donnée (le croissant chiite) n’est que la partie immergée de l’iceberg. En effet, ce qu’on dit moins, c’est que la lame du sabre chiite sertie d’un quillon qui relie Baku à Dharan. Cet axe chiite « occulté », qui longe même les cotes saoudiennes et Koweitiennes[32], se superpose à des terres chargées d’or noir (voire carte n°2 ci-dessous).

Par contre, l’Iran n’est pas forcément en bon terme avec ces Etats et n’a donc pas sur eux l’influence espérée. L’Iran accuse notamment l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev de jouer le jeu d’Israël et des USA[33]. En retour, Téhéran est suspectée de tentatives d’ingérences dans ce petit pays du Caucase dont la population est majoritairement d’obédience chiite (duodécimain), et garde avec lui un différend relatif à la frontière maritime contestée par les deux Etats dans les eaux de la Caspienne. Par ailleurs, Téhéran soutien aujourd’hui clairement son allié arménien et conclu avec différents partenariats stratégiques et militaires : un affront évident pour Baku.

Malgré cela et en tout état de cause, le pétrole du Moyen-Orient est « chiite » d’où la méfiance des monarchies sunnites membres du Conseil de Coopération du Golfe. L’Iran est accusé par ses opposants de prosélytisme religieux dans la région et de soutenir notamment les opposants chiites saoudiens et bahreïnis, ainsi que les rebelles houthis issus de la communauté chiite zaydite du Yémen. Le conflit chiite-sunnite a toujours été instrumentalisé depuis l’origine de l’islam par les dirigeants de l’histoire en fonction des intérêts politiques de leur époque. Aujourd’hui, le contrôle des poches d’hydrocarbures est l’enjeu stratégique et les musulmans chiites en subissent les conséquences.

Cela nous invite à mentionner que Bahreïn, petite île pétrolifère du Golfe, connait également un « printemps » qui dure depuis presque deux ans. La monarchie sunnite, allié des occidentaux, peine aujourd’hui à contenir les contestataires majoritairement issus des 70-75% de citoyens chiites que compte le royaume. La répression menée par le gouvernement, conjointement avec l’Arabie saoudite, est certes moins violente qu’en Syrie, mais le silence des occidentaux est lui lourd de symbole. Cependant, la nomination du prince héritier, plutôt respecté de l’opposition, au rang de vice-premier ministre est peut être un gage d’ouverture de la part du pouvoir en place[34].

L’Iran bénéficie également du sentiment anti-américain latent qui touche l’Afghanistan et le Pakistan. Ces deux derniers multiplient les partenariats divers avec leur voisin iranien, malgré les pressions de Washington. C’est notamment le projet du « gazoduc de la paix » reliant l’Iran et le Pakistan, via les provinces baloutches, qui embarrasse le plus les USA[35].

Considérer la crise syrienne comme une guerre économique et politique avant tout – le religieux d’une part ou la démocratie d’autre part, n’étant que des prétextes à l’ingérence – ne relève pas du sophisme intellectuel[36].

Carte n°2 : Chiisme et ressources fossiles

III – La Russie, un tiers intéressé

S’il y a bien un soutien que Damas ne perdra pas, c’est celui de l’Iran et du Hezbollah. Qu’en est-il de la Fédération de Russie ? Les Russes qui, officiellement,  ne  prennent aucun parti, feront également tout pour qu’Assad ne soit pas désarçonné. Cette position est vivement critiquée par les occidentaux et les membres de la Ligue arabe. Le président Poutine avait rappelé l’hypocrisie dont font preuve certaines des nations qui soutiennent l’ingérence, comme la France : Paris a plus souvent reçu Bachar que Moscou…

Les intérêts russes sont nombreux en Syrie, d’où une énième illustration de la traditionnelle inertie de l’ONU face à un dossier. Les relations entre les deux états se sont chaleureusement tissées dès les années 50. Le 13 novembre 1970, Assad père prend le pouvoir en Syrie. L’URSS devient un proche partenaire commercial du régime. Une véritable coopération s’instaure entre les deux nations dans différents domaines… militaire, parmi d’autres. Les années consécutives à la chute de l’URSS, et les incertitudes qui en découlent, éloigneront quelque peu les deux amis. La Syrie va donc chercher à diversifier ses fournisseurs d’armement en se tournant vers l’Europe centrale, la Chine et la Corée du Nord. Bachar, à qui la succession n’était pas destinée à l’origine[37], prend ses fonctions en 2000 par le jeu du destin. Il renoue avec la tradition commerciale instaurée par son père avec la Russie : les contrats d’armement se signent alors à la chaine.

Bachar conservera-t-il le soutien indéfectible de Moscou ? Certaine analyses bien orientées vers un parti pris répondent que cette dernière pliera à terme sous l’effet de la pression internationale. La Russie a besoin de la Syrie et réciproquement. Il se trouve que les Russes trouvent agréable le climat syrien: influence sur le Liban, contrats commerciaux et d’armement, implantation de grandes entreprises russes dans le pays. De plus, on sait que la Russie bénéficie de la concession d’une base navale à Tartous, lui donnant l’accès à la Méditerranée qui lui faisait défaut. Bachar, le généreux, sait fidéliser son allié titulaire du droit de veto à l’ONU, qui le lui rend bien.

La Russie joue fortement le tempérament et accentue les rencontres diplomatiques avec les principaux acteurs de la crise, afin d’atténuer les combats sur le territoire syrien et de régler le conflit par un accord entre le régime et les contestataires. Moscou prend contact avec les grandes puissances, mais également avec l’opposition « tolérée » et le CNS. Cette stratégie de dialogue est évidemment la plus judicieuse, mais elle semble vouée à l’échec, car la plupart des parties impliquées ne poursuivent pas l’objectif d’établir une « paix » en Syrie.

Les russes jouent désormais non seulement leurs intérêts géostratégiques dans la région, mais leur crédibilité en tant qu’allié[38].

Conclusion

Pour conclure, on ne peut rien affirmer, à part peut être que les choses sont bien plus complexes qu’on veut bien le prétendre. En réalité, il règne en Syrie une grande confusion. Les quelques attentats et les massacres qui ont marqué le pays ont donné lieu à une triste mascarade, les opposants se rejetant mutuellement la faute. Qui fait quoi, ou et comment sur le terrain ? Seuls les complotistes vous donneront une réponse à laquelle ils croient eux même profondément. Et on sait encore moins comment la situation va se dénouer. Beaucoup annoncent sans réelle conviction la chute d’Assad, car « la liberté et la démocratie doit l’emporter ».

C’est bien sûr une utopie, car chaque partie défend ses intérêts particuliers avec plus ou moins de subtilité, et le peuple syrien sera perdant dans tout les cas. Le nombre de déplacés syriens à l’intérieur du Pays dépasse le million, et des centaines de milliers de réfugiés affluent en Turquie, au Liban, en Jordanie ou en Irak[39]; la crise humanitaire s’intensifie chaque jour.

Cependant, des ouvertures au dialogue ont été amorcées à la fois de la part du CNS que du pouvoir syrien, impulsées par l’effort diplomatique iranien et russe, qui ont tout intérêt à ce que la solution soit politique afin de sauvegarder leurs intérêts locaux. Washington, Londres, Paris et la Ligue Arabe à l’inverse, ont choisi d’intensifier leur aide à l’insurrection armée, bien décidé à changer le régime syrien et affaiblir l’Iran, quitte à généraliser le conflit au Moyen-Orient. Cette guerre d’entremises à vocation à durer peut être quelques années : la Syrie va connaitre un désastre humanitaire de grande ampleur.

L’on peut également s’inquiéter du sort du patrimoine culturel historique de la Syrie, qui comme en Irak fait l’objet d’un pillage systématique. Ajoutons que les militants salafistes dans leur lutte contre l' »idolâtrie », detruisent de nombreuses pièces du patrimoine islamique et chrétien de Syrie, comme des mausolées ou des tombeaux de saints. Le précédent afghan, lybien et aujourd’hui malien conforte cette hypothèse.

Nous sommes donc sur un vaste échiquier sur lequel des adversaires, au visage de moins en moins opaque, s’affrontent, sauf qu’ici les pions décimés ne se relèveront pas une fois la partie finie.

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