10h. rue Wiertz, Bruxelles, Royaume de Belgique. Devant moi se tient l’une des entrées du Parlement européen, entrée du bâtiment nommé Altiero Spinelli[1].

Nous avons là une structure imposante, tant du point de vue architectural et technologique que par ses simples proportions.

Les contrôles sont stricts, comme il se doit, et les visites (uniquement en groupe), sous la direction d’un guide, ne permettent qu’un accès limité aux installations. Pour pouvoir  visiter librement l’endroit, vous devrez être accrédité par quelqu’un travaillant à l’intérieur. Heureusement, c’est le cas de votre serviteur.

On découvre donc, passés les portiques de sécurité, une sorte de « Cité interdite » au cœur du pouvoir européen (lorsque je fais part de ce rapprochement à mon « insider », par ailleurs connaisseur de la Chine, celui-ci me répond : « Mais non, c’est ouvert, il suffit de connaître un assistant parlementaire ! »).

Une cité qui pourvoit aux menus besoins de sa population : on trouve à l’intérieur banques, coiffeurs, fleuristes et autres boutiques. Et, bien entendu, une cantine. Constat : dans l’UE, on mange bien, on mange sain. Et surtout pour pas cher : pour le prix d’un grec parisien, vous mangez pratiquement aussi bien qu’au restaurant.

Si vous montrez patte blanche, vous pourrez assister à quelque séminaire sur les droits de l’homme et la corruption dans les pays tiers. L’occasion d’entendre d’un think tank neocon rosbif les habituelles platitudes anti-Poutine, mais aussi des témoignages rares sur l’impact de la corruption dans certains pays d’Afrique (Angola et Afrique du Sud en l’occurrence), considérés par ailleurs comme des modèles de développement. On retiendra cette formule du journaliste anti-corruption angolais Rafael Marques sur les liens d’interdépendance entre anciens empires et anciennes colonies dans le blanchiment : « Portugal is the laundromat [lavomatic]of Angola ».

N’espérez quand même pas assister à un authentique processus démocratique au cours de ces séances, filmées et retransmises en temps réel : l’essentiel des débats de fonds et des négociations ont lieu de façon informelle,  à la table d’un restaurant des environs ou dans l’un des nombreux et larges couloirs de l’édifice ; à l’abri des micros et caméras, loin du théâtre parlementaire.

De même pour les réunions politiques, tenues à huis clos et réservées à ses membres. Un badge de visiteur ne vous permettra pas d’assister aux réunions de ces organisations qui réunissent les groupes de tendance similaires de façon transnationale.

Mais peut-être est-ce le budget européen qui vous passionne, comme il a passionné les médias européens jusqu’au 8 février[2] ? Une séance de la commission des budgets vous apprendra comment des sommes fabuleuses sont englouties dans le projet ITER[3] qui, de l’aveu même des intervenants, « cannibalise » le reste des projets de recherche en en siphonnant les fonds. Malgré quelques éclats, les débats deviennent vite soporifiques, en particulier lorsque la discussion s’engage sur les projets de produits financiers de la banque européenne d’investissement…

Mérites et limites de l’institution européenne[4]

En résumé, nous avons affaire à une organisation assez similaire à ce qui est pratiqué en France ou dans d’autres démocraties parlementaires, exceptée la particularité des interprètes. Comme pour toute organisation un minimum sérieuse, il suffit d’y rentrer et d’assister à quelques instances pour repousser les fantasmes populistes d’une simple caste de parasites. Un réel travail est effectué ici, une organisation aux moyens faramineux est en marche.

Ceci posé, reconnaissons que le « patricien » de l’institution européenne est un être privilégié, et que son cloisonnement dans une bulle protégée, tant au niveau géographique (puisque l’enceinte n’est pas ouverte aux manants) que financier (grâce à la paie confortable), ne vont pas améliorer son appréhension de la réalité. Prenons par exemple le taux de chômage ou le salaire moyen en Roumanie ou Bulgarie. Une statistique, aussi choquante soit-elle, reste un chiffre – relativement inoffensif.

Surtout, la bonne volonté ne saurait pallier une absence de vision politique globale. La perspective européenne a toujours été d’essence réformiste et « progressiste » ; elle est intrinsèquement allergique à toute idéologie radicale, à toute remise en cause sérieuse d’un ou plusieurs fondements de notre mode d’existence.

Enfin, l’élection à la proportionnelle a permis à de nombreuses formations politiques minoritaires (y compris les extrêmes) d’obtenir une voix sur une plate-forme légitime. Cependant,  le fonctionnement concret des organes de décision (vote à l’unanimité, etc.) ne permet pas des avancées décisives sur un sujet donné, en particulier si des groupes d’intérêts influents s’y opposent. Le récent plafonnement des bonus accordés aux traders par l’Union Européenne est exemplaire des difficultés posées par l’approche réformiste. Le bonus est limité au montant du salaire annuel, ce qui semble une mesure pour le moins timide, ce qui n’a pas empêché les lobbies financiers et la City de défendre bec et ongle le statu quo.

La disposition prise par l’UE sera-t-elle le préambule à quelque chose de plus concret et de plus courageux ou sera-t-elle au contraire une demi-mesure sans lendemain ?


[1] Militant communiste italien engagé dans le fédéralisme européen après la deuxième Guerre mondiale.

[2] Date de l’accord « politique » intergouvernemental. Le vote au parlement est cependant loin d’être assuré.

[3] International Thermonuclear Experimental Reactor, projet de réacteur nucléaire utilisant la fusion (comme notre Soleil), par opposition au procédé de fission habituellement utilisé. Une partie de la communauté scientifique juge ce projet ruineux et inutile, sans parler du danger représenté par la technologie nucléaire utilisée.

[4] Il est ici uniquement question du Parlement Européen. La Commission, bureaucratie tentaculaire représentant le pouvoir exécutif de l’entité européenne, est plus difficile d’accès ; son organisation n’est pas toujours clairement comprise par ceux-là mêmes qui y travaillent.

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