Le salafisme est entré sous le feu des projecteurs depuis les attentats du 11 septembre 2001. La presse a très largement façonné l’image de ce mouvement ultra-rigoriste de l’Islam mais se focalise en réalité sur un wahhabisme d’exportation, largement impulsé par l’Arabie Saoudite, qui se « développe » en Occident et en terre sunnite.

Le salafisme désigne en réalité un courant de pensée désireux de revenir aux « sources » de l’Islam. Il se démarque quelque peu des quatre Madhhabs (écoles de pensée) « officielles » sunnites (hanafisme, chaféisme, malikisme, hanbalisme), bien que le dogme hanbalite l’ai influencé en partie.

Sa politisation croissante, depuis les années 1970, fait rupture avec sa tradition purement quiétiste, c’est-à-dire que les responsables du mouvement ne se cantonnent plus désormais à la seule prédication, mais cherchent aujourd’hui a intégrer le jeu politique.

Le djihadisme et terrorisme islamiste, que l’on résume à tort aux faits d’intégristes « salafistes », sont un autre problème, très largement politique là aussi, qui ne fera pas l’objet de cet article.

Qu’est-ce que la Salafiyya ?

La salafiyya est un dogme fondé sur une volonté de développer un Islam revivaliste, prônant une interprétation très littéraliste et rigoriste du Coran et de la Sunna sunnite. L’enjeu de cette démarche est de raviver l’Islam originel en rejetant tant la glose et l’ijtihâd menés par les savants de l’Islam au fil du temps (Acharisme, Mutazilisme, etc.), que l' »hétérodoxie » prégnante dans le soufisme et le chiisme. Ce rejet des apports de nombreux savants, et la vision radicale des salafistes sont autant de raisons qui font qu’ils sont parfois considérés comme une secte égarée et extrémiste par les sunnites.

La place des compagnons du prophète est primordiale dans les dogmes salafistes. Ces pieux prédécesseurs, les salafs, sont principalement les quatre premiers califes de l’Islam qui ont guidé la communauté des croyants après la mort du Prophète. L’imitation mimétique du comportement du prophète est poussée à son paroxysme, jusqu’à se vêtir de la même façon que lui. Ainsi, tout acte de culte qui n’aurait pas expressément été pratiqué par le prophète ou ses compagnons, au regard de leurs sources, est considéré par les salafistes comme une innovation blâmable étrangère à l’islam.

L’on cite souvent le fameux et très controversé Ibn Taymiyyah (1263-1328) pour désigner le penseur phare du salafisme. Ce syrien d’origine kurde, développera une méthode d’interprétation très littérale des textes islamiques dans la continuité d’Ibn Hanbal, au point d’être accusé par le pouvoir mamelouk de propager un enseignement déviant – notamment par sa conception « anthropomorphiste » d’Allah. Il séjournera en prison pour ses dires. Ibn Taymiyyah sera également très critique envers les pratiques des musulmans acharites, mutazilites, chiites, ou encore soufis. Il délivrera une fatwa déclarant le fait de verser le sang des alaouites[1] comme un acte licite. Cette fatwa reste en vigueur encore aujourd’hui pour différentes factions salafistes d’où l’engouement pour le salafisme djihadiste à se rendre en Syrie pour renverser Bachar Al-Assad.

Il existe des points de rupture majeurs du dogme salafiste avec les mouvements traditionnels (chiites et sunnites). Par exemples, les salafistes rejettent certaines pratiques islamiques considérées par eux comme de l' »idolâtrie » voire de l' »association » – péché ultime en Islam – telles que la visite des tombeaux des saints musulmans et la demande de leur intercession auprès de Dieu (Tawassul)[2]. Les salafistes rejettent également des célébrations, comme le Mawlid (anniversaire du prophète Muhammad), pourtant très communes dans le monde musulman.

Les nouveaux gouvernements islamistes tel qu’Ennahda ou les Frères Musulmans, s’ils ont évidement quelques accointances avec des organisations salafistes, ne cachent pas leur embarras quant à la fougue de leurs partisans. Les groupuscules salafistes sévissent durement depuis la chute des dictatures arabes en voulant propager leur idéaux parfois par des actes violents. De nombreux mausolées soufis et tombaux de saints ont été incendiés par ceux-là notamment en Lybie et en Tunisie. Il en est de même au Mali et en Syrie, où le chaos régnant leur a permis de détruire de nombreuses pièces du patrimoine islamique. Ce genre de politique est similaire à celle de l’Arabie Saoudite qui a ratissé bon nombre de tombes de compagnons ou de descendants du prophète qui se trouvaient aux abords de la sainte Kaaba ; de somptueux hotels les ont remplacé… Une grande partie des sunnites n’éprouvent aucune sympathie envers les salafistes, du fait de ce genre de comportement radical et ne se reconnaissent en rien dans cet « autre Islam ».

Le salafisme n’est pas le wahhabisme…

J’ajouterais une certaine nuance également quant a l’appellation ‘salafiste’, devenue un terme générique de l’islam revivaliste, mais qui recouvre en réalité un éventail  de mouvements, reposant toutefois sur des bases communes[3].

  • Évidemment nous connaissons les fameux wahhabites issus d’Arabie et du Qatar, mouvement imprégné aussi dans le monde indopakistanais et au moyen orient. Cette école de pensée découlant du Hanbalisme, Maddhab la plus rigoriste de l’Islam sunnite, tire son nom de son fondateur Mohammad ben Abdelwahhab (1703 – 1792), grand soutien du fondateur de la dynastie Saoud en Arabie Saoudite. L’on a tendance à limiter le salafisme au seul wahhabisme, alors qu’il est en réalité une petite secte en termes d’effectifs de fidèles. Il est vrai que son « aura » tient des investissements colossaux des pétromonarchies du Golfe, Arabie Saoudite en tête, au développement de cette doctrine, dans une version encore plus rigoriste que sa version péninsulaire.

  • Présent au Pakistan et en Afghanistan, le mouvement déodandi, d’obédience hanafite (l’école de pensée sunnite la plus libérale), est encore plus radical peut être, malgré sa base plus orthodoxe. C’est dans les madrasas enseignant l’Islam déobandi du Pakistan que seront formés idéologiquement de jeunes pashtouns dans les années 80 afin de chasser l’envahisseur soviet des terres afghanes (les talibans).

  • Enfin, les tablighs qui suivent également un islam littéraliste, fondamentalement pacifique, apolitique, sont les plus prosélytes. La Tablīghī djamā’at originaire d’Inde est très présente dans cette région du Globe. Des missions de conversions sillonnent la France également. Chaque année un colloque religieux tabligh prend place à Tongi au Bangladesh, où le mouvement est très influent, regroupe plus de 2 millions de fidèles[4].

Ces trois mouvements (wahhabisme-déobandisme-tablighisme) sont en compétitions surtout dans le monde indopakistanais où ils se rencontrent, et se jettent même parfois mutuellement l’opprobre.

Le salafisme politique et la démocratie

Le salafisme, tout comme le chiisme jaafarite, sont – pour des raisons différentes – de nature profondément quiétiste, et donc indifférente quant au pouvoir politique. Khomeiny brisera la tradition chiite par la mise en application des principes de sa Velayat-e-faqih, instituant un réel chiisme politique antisioniste, anti-impérialiste et surtout anti-wahhabite, qui jouira de l’aura de la révolution islamique.

Les oulémas (savants) salafistes sont pour la plupart pacifiques et prônent l’obéissance à tous pouvoirs, aussi injuste soient-ils, afin d’éviter le chaos qui suivrait une résistance. Cependant, naissent des groupes revendicatifs, parfois même réunis en parti d’opposition.

En effet, le salafisme politique s’est largement affirmé à la suite des révolutions arabes, surtout en Egypte. S’il prône évidemment un retour, avec plus ou moins de concessions, aux principes de la Charia (loi islamique), il est difficile de cerner chez eux de véritable vision politique. Viscéralement hostile au chiisme politique et religieux, il se montre également très critique envers les Frères Musulmans, récipiendaire d’un Islam sunnites acharite et soufi, et trop proches de l’axe chiite. Cela semble tout à fait insuffisant pour poser les base d’un projet politique réaliste, surtout dans des pays arabo-musulmans en crise et encore largement tributaires des capitaux occidentaux. Vous conviendrez qu’il ne suffit pas d’inscrire le terme « charia » dans une constitution pour résoudre l’épineux problème du chômage, ou encore réduire la dette étatique.

Il ne fait que peu de doute que les orientations de certains de ces partis, ne sont pas indifférentes à l’idéologie de leurs trésoriers de la péninsule arabiques. D’un point de vue politique, les monarchies du Golfe s’inquiètent des desseins des Frères Musulmans qu’ils considèrent comme un danger plus immédiat que le péril chiite (La Confrérie reste l’ennemi de l’intérieur pour l’Arabie et les Emirats Arabes Unis). Seul le Qatar n’hésite pas à s’associer avec les Frères pour conforter sa position internationale, peut-être de peur qu’il ne soit un jour annexé par le géant saoudien.

On notera toutefois l’existence de coalitions des Frères musulmans avec des partis dits salafistes, comme le parti Al-Nour en Egypte. Al-Nour représente 25% des voix aux dernières élections législatives en Egypte (ce résultat est en partie attribuable à l’abstention massive), mais garde cependant le rôle d’un parti indépendant, prêt à s’associer avec l’opposition laïque, afin de limiter l’influence des Frères musulmans au sein de l’appareil étatique[5]. Cette attitude semble dans ce cas, une « réussite » de l’intégration du salafisme au jeu démocratique, bien qu’il soit encore trop tôt pour juger de cette pérennité.

Le combat contre les salafistes ne semble pas être la solution. Comme toute opposition, son écartement du jeu démocratique aura tendance à la radicaliser. Leur intégration au sein de groupes parlementaires peut avoir au contraire un effet bénéfique car ils seront alors contraints aux obligations d’un gouvernement (Bien sûr il y aura toujours des minoritaires qui rejetteront tout processus démocratique). S’il serait malavisé de les prendre dans leur ensemble pour des fanatiques incapables d’avoir une pensée politique viable, il ne faut pas non plus extrapoler de leur visibilité un poids politique exagéré.


[1] Ce site pro-wahhabite cite des propos d’Ibn Taymiyyah très clairs au sujet des alaouites : http://www.musulmans-du-monde.fr/article-an-nousayriyya-ou-les-alaouites… ou encore http://www.hadiths.net/Francais/fr%20islam/frmiseengarde/frgroupes/Chiis…

[2] Voir à ce propos notre article sur le soufisme : http://divergenc.es/content/le-soufisme-figure-de-l%E2%80%99islam-mondial

[3] Très bon article du Monde Diplomatique à ce sujet : http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/09/27/le-dogme-dans-toute-sa-…

[4] http://www.saphirnews.com/Bangladesh-le-rassemblement-religieux-annuel-a…

[5] Sur le salafisme politique : http://blog.mondediplo.net/2013-01-31-Egypte-une-entente-entre-salafiste…

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