II : La dynastie des esclaves

On sait que les Mamlouks qui prirent le pouvoir en Egypte étaient pour la plupart des guerriers-esclaves turcs venant des steppes d’Asie centrale.

Ce sont également des soldats-esclaves d’origine turque qui permettront l’expansion de l’islam au sous-continent indien, au service de l’ambition d’un homme : Muhammad Ghûrî[1]. D’abord simple dirigeant d’une petite principauté vassale de l’empire Ghaznavide[2], il profite en 1173 de l’affaiblissement de ses suzerains pour razzier le territoire Ghaznavide, puis envahit sans succès la région du Gujarat (à l’ouest de l’Inde) en 1178. Défait, il se tourne vers Lahore qu’il annexe en 1186.

Ghûrî envahit alors le Pendjab et se lance à la conquête de Delhi mais est défait en 1191. Loin de se décourager, il assemble alors une armée de 120 000 esclaves et repart à l’assaut l’année suivante. Lors de la bataille décisive pour Delhi, ce sont ces soldats qui font la différence contre les 300 000 hommes que lui oppose Prithivîrâja, le raja qui règne alors sur la principauté.

Ce sont d’ailleurs ses généraux esclaves qui conquièrent pour lui le Gujarat et matent les nombreuses révoltes qui éclatent dans les vastes territoires nouvellement conquis, non sans commettre un grand nombre de massacres, dans la grande tradition des conquérants orientaux. La destruction des temples bouddhistes et l’extermination des moines ainsi que de la population mâle porte un coup fatal au bouddhisme en Inde.

Qûtb ud-Dîn Aibak, un esclave originaire du Turkestan et homme de confiance de Ghûrî, règne en lieu et place de son maître en Inde lorsque celui-ci tourne son attention vers l’Asie centrale. Ghûrî, sans successeur, considère ses dignitaires esclaves comme ses fils et c’est à Aibak qu’il confie son sultanat à sa mort.

Le règne d’Aibak est court, à peine quatre ans, mais la plupart de ses hauts faits d’armes sont accomplis du vivant de son prédécesseur et maître. Soucieux d’asseoir sa légitimité (il est encore techniquement esclave), il entame la construction du Qûtb Minâr, qui reste aujourd’hui le principal témoignage de la puissance des Ghûrides.

Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, il reste le plus haut minaret dans le sous-continent indien et le troisième plus haut au monde.

On a vu auparavant que l’accession au pouvoir d’esclaves ne signifiait nullement une remise à plat des conditions sociales existantes. Il faut néanmoins concéder à cette originalité de la civilisation musulmane l’opportunité de former des « méritocraties » : de simples esclaves turcs, jeunes loups des steppes sans statut ni expérience, parviennent par leur habileté et leur courage à se hisser aux plus hautes fonctions.

Après la mort d’Aibak, c’est Îltutmish qui sort vainqueur de la lutte de succession en 1211. Il est vu comme un souverain capable et rusé : il épargne ainsi à son sultanat une invasion mongole en 1221, en refusant l’asile à Jalal ad-Din, dernier Chah du Khwarezm (Perse), poursuivi par les armées mongoles.

Îltutmish était un esclave d’Aibak et est vu comme le réel fondateur du Sultanat de Delhi. Il déplace la capitale de Lahore à Delhi, achève la construction du Qûtb Minâr, entamée par son prédécesseur, mène des réformes civiles et militaires : introduction de la monnaie d’argent et de cuivre, mise en place du système de l’iqtâ[3].

Surtout, Îltutmish établit une sorte de conseil des barons appelé Cihilgânî (les Quarante), exclusivement constitué d’anciens esclaves, Turcs pour la plupart. A l’instar des barons européens, ils constituent le premier relai de l’autorité du souverain, mais sont également les premiers à conspirer pour lui soustraire le pouvoir. Ainsi, en 1236, lorsque Îltutmish décède en désignant sa fille Razia al-Din pour lui succéder, les Cihilgânî lui préfèrent son frère. Celui-ci est incapable de régner et le sultanat sombre dans le désordre. Razia reprend le trône et devient la première femme musulmane à régner en Inde. Les chroniqueurs prétendent qu’elle avait toutes les qualités d’un souverain, sauf d’être un homme.

Sultan Razia interprétée par l’actrice Hema Malini en 1983.

Sa préférence (voire sa passion, selon certains historiens) pour un esclave abyssinien, qu’elle emploie comme conseiller, cause une nouvelle révolte des Cihilgânî, majoritairement Turcs, qui prennent offense de ce pouvoir conféré à un Noir.

Pendant toute l’existence du Sultanat de Delhi, cette nouvelle noblesse d’origine servile posera un frein sérieux à l’autorité du souverain, ce qui laissera le pays vulnérable aux Mongols, qui lanceront plusieurs invasions dans les années 1240, sans pour autant l’annexer.

Cette période de chaos prend fin sous le long règne de Balbân (de 1266 à 1287), un ancien esclave d’Îltutmish et membre des Cihilgânî. Il parvient enfin à briser le pouvoir du conseil des nobles et à réorganiser l’administration, tout en protégeant le pays des Mongols qui continuent à mener des incursions en quête de rapine.

Le prince héritier est tué en repoussant victorieusement une invasion mongole en 1286, et dans le deuil son père Balbân le rejoint bientôt dans la tombe. Ce décès sonne le glas de la dynastie des esclaves, car la dynastie Turco-Afghane des Khaldjî prend les rênes du Sultanat trois ans plus tard.


[1] Au départ, Muhammed Ghûrî adhère à la Karamiyya, une secte musulmane littéraliste et anthropomorphiste qui prévaut dans sa ville natale de Ghor, puis il se convertit au rite chaféite.

[2] Les Ghaznévides étaient également d’origine servile, au départ des Gardes-Esclaves de leurs prédécesseurs ; ils régnèrent de 962 à 1187 sur un territoire comprenant l’Afghanistan ainsi que les régions environnantes.

[3] Attribution des impôts et revenus fonciers d’un territoire à un officier du souverain, il constitue le socle de la structure féodale dans la civilisation islamique.

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