Dans nos civilisations occidentales, l’esclavage semble un lointain souvenir, une curiosité de la nuit des temps, avant l’apparition du servage puis du salariat, ce dernier entretenant une fiction juridique selon laquelle chacun est censé pouvoir travailler dans une relation d’égalité avec son employeur.

L’esclavage a pourtant existé et joué un rôle considérable dans le monde musulman, jusqu’au 18e siècle au sein de l’empire Ottoman.

En particulier, l’esclavage militaire a abouti à des prises du pouvoir par des généraux d’origine servile. D’emblée, il convient de  noter la limite de l’expérience mamelouke : l’accession au pouvoir d’esclaves n’a pas changé de façon fondamentale le fonctionnement de la société dans laquelle ils évoluaient. Leur pouvoir, essentiellement militaire, reposait sur le soutien des oulémas (les intellectuels et savants, dont l’influence sur la population était grande) et l’appui occasionnel des riches marchands, qui leur accordaient au besoin des prêts, rarement remboursés[1]. Sans toucher au reste de l’ordre social, les Mamlouks n’ont fait que remplacer la noblesse à la tête de l’Etat, en s’appuyant sur les élites religieuses et économiques traditionnelles.

Il s’agit pourtant d’un modèle original dans un monde médiéval qui reste partout ailleurs entièrement centré sur la noblesse héréditaire[2].

I Des ghilman aux mamlouks

C’est vers la moitié du 9e siècle que l’esclavage militaire joue un rôle significatif dans la guerre et, de plus en plus, dans le maintien et la gouvernance des Etats islamiques.

A l’origine, ces guerriers esclaves étaient connus sous le nom de ghilman (singulier : ghulam) et servaient de gardes du palais ou d’armée personnelle au calife[3] ou au seigneur, particulièrement en temps de troubles politiques, afin de renforcer le gouvernement central.

Le mot ghulam signifie garçon, on le retrouve dans le Coran dans la Sourate Aţ-Ţūr (52:24) : Wayatoofu AAalayhim ghilmanunlahum kaannahum lu/luon maknoon (Et parmi eux circuleront des garçons à leur service, pareils à des perles bien conservées.)

L’institution naît avec la décision du calife abbaside al-Mutasim (833-842) d’établir une nouvelle élite militaire dont l’allégeance lui serait exclusive. Lorsqu’il n’est encore que prince héritier, il exige du gouverneur de Transoxiane[4] qu’il lui envoie un grand nombre de jeunes Turcs achetés ou capturés en guerre.

Une fois en Irak, ces jeunes allaient dans des casernes spéciales, près du palais royal à Samarra, cloisonnés de tout contact avec les autres corps d’armée et dépourvus de tout lien social ou de loyauté avec la population locale. Convertis, ils n’apprennent que les rudiments de l’Islam : l’essentiel de leur entraînement est militaire, consacré à la stratégie, la tactique et au maniement des armes ; l’art équestre, théorique et pratique, est au centre de la technique militaire. Les échecs sont également pratiqués et considéré comme un jeu noble. L’ensemble de cette discipline est appelée la furusiyya, avec également un aspect moral semblable à notre chevalerie.

image d'un mamelouk (les armes à feu indiquent une période récente)

 Ils étaient affranchis à la fin de leur formation. Malgré cela, le lien qui les unissait au marchand qui les avait achetés, puis vendus au sultan, demeurait très fort, de même que la cohésion entre mamlouks d’un même « foyer ». Les eunuques participaient à leur éducation et avaient la lourde responsabilité d’écarter les jeunes gens qui leur étaient confiés de l’homosexualité, particulièrement répandue dans la société mamelouke. Des chroniqueurs donnent l’exemple d’un ghulam du nom de Fatik, qui aurait brièvement gouverné Aleppo pour le compte des Fatimides, et serait mort assassiné dans son sommeil par son amant ghulam.

D’abord une simple garde personnelle du calife, ces ghilman turcs sont promus à des postes de haut commandement et forment bientôt l’élite militaire du califat. Le régiment d’esclaves d’al-Mutasim constitue le prototype utilisé par les dirigeants musulmans à venir.

Mais dans les siècles suivants, cette institution initialement fondée pour prévenir la guerre civile et accroître le pouvoir des califes finit par jouer un rôle de catalyseur des intrigues et de la discorde politique qui finit par ôter tout pouvoir au calife et aboutit à l’avènement de la dynastie mamelouke.

Mamlouks combattant les archers Mongols (XIVe siècle)

C’est en 1249 que les mamlouks prennent le pouvoir, peu après la mort de Malik Salih Ayyub (1240-1249), le dernier des sultans ayyoubides. La dynastie ayyoubide fut fondée en 1171 par Salah al-Din al-Ayyub (†1193), le grand guerrier kurde connu à l’ouest sous le nom de Saladin, celui qui mit fin à la dynastie chi’ite des Fatimides en Egypte et qui défit les croisés. L’empire ayyoubide comprit l’Egypte, la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie supérieure (Irak) et le Yémen.

Ce fut Malik Salih Ayyub qui créa les Mamlouks en recrutant de larges contingents composés exclusivement de soldats-esclaves Turcs pour contrecarrer son frère et prétendant au trône, al-Adil II.

En 1250, les Mamlouks assassinent Turanshah, le fils et héritier désigné de Malik Salih, et établirent leur propre dynastie, qui perdura jusqu’en 1517, succombant à la poussée de l’empire Ottoman. Entretemps, les Mamlouks auront arrêté l’expansion mongole, réduit à néant les Etats croisés, et laissé, principalement au Caire, parmi les plus grands chef-d’oeuvres de l’architecture orientale.

L’esclavage militaire se caractérisait par le fait que les esclaves soldats vivaient regroupés en « foyers » isolés du reste de la population (dont il ne parlaient peu ou pas la langue) dans la citadelle du Caire, et que les plus hauts postes exécutifs étaient réservés à ceux qui avaient commencé leur carrière en tant que Mamelouks.

La succession au Sultanat était généralement déterminée par une lutte armée entre les plus puissants commandants militaires et les émirs, au sein desquels les sultans étaient d’ordinaire choisis.

Le défaut majeur de ce système était que chaque nouveau sultan devait importer une quantité de nouveaux esclaves afin de s’assurer une armée qui lui soit fidèle, les Mamlouks d’anciens sultans formant chacune une faction à part entière et à la loyauté plus que suspecte.

De plus, l’accent mis sur la cavalerie et leur mépris des armes à feu font que leur armée sera quelque peu démodée lorsque l’armée Ottomane, largement pourvue en fusils et en artillerie, viendra frapper à ses portes en 1517.

S’ils sont dès lors vassalisés à l’empire ottoman, l’institution perdure jusqu’à leur massacre par Mehmet Ali en 1811.

à venir : II : La dynastie des esclaves ; III : rébellions janissaires et Zanj.


[1] En 1340, le sultan Nasir remboursa ses dettes dans une monnaie dont il avait diminué la valeur par simple décret.

[2] A l’exception des républiques italiennes, qui sont quant à elles aux mains des grandes familles de patriciens.

[3] Dans la civilisation musulmane, le calife est une autorité spirituelle (« commandeur des croyants »), dont le rôle présente des similarités avec celui du Pape dans le monde catholique. lls sont toujours reliés dynastiquement au Prophète (à l’exception des premiers Compagnons).

[4] Région d’Asie centrale comprenant l’Ouzbékistan actuel ainsi que le sud du Kazakhstan. Rappelons qu’à l’époque les Turcs n’ont pas encore conquis l’Anatolie et l’Asie mineure, encore aux mains de l’empire byzantin.

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