Tous ceux qui ont un jour envisagé d’abandonner études et carrière au profit de l’action politique et/ou artistique « dissidente », et qui ont bien vite été rattrapés par la réalité, ont dû se poser cette question : mais de quoi vivaient les dissidents d’hier et les (pseudo-) rebelles d’aujourd’hui ?

Le problème est le suivant : toute action politique nécessite des fonds, ne serait-ce que pour la survie matérielle des individus impliqués. Nous traiterons cependant ici uniquement des dissidents et non pas des révolutionnaires professionnels, qui s’inscrivent dans un cadre plus large, dans un projet qui nécessite des moyens et une organisation d’un tout autre niveau. Les dissidents cherchent à faire entendre leurs voix dans une réalité à laquelle ils s’opposent ; les révolutionnaires cherchent « tout simplement » à prendre le pouvoir pour changer cette réalité. Laissons donc les révolutionnaires pour plus tard et restons-en pour cette fois-ci aux dissidents, assurément plus paisibles, quelle que soit l’étendue de leur critique.

Plus la critique véhiculée est radicale, plus les choix de financement se restreignent, et ceci à deux niveaux parallèles : du côté du pouvoir, on cherchera à exclure des emplois publics et à marginaliser les éléments indésirables ou subversifs. Ceci a été vrai historiquement mais l’est de moins en moins, la récupération s’avérant bien plus efficace.

Quant au dissident, il sera amené à limiter de lui-même le champ de ses financements, sous peine d’être suspect de compromission, voire de jouer l’agent provocateur à la solde du pouvoir.

Ceci est particulièrement délicat pour les situationnistes par exemple, qui déclaraient entre autres forfanteries : « Ne travaillez jamais ». Jean-Pierre Voyer, dont nous avons déjà parlé, se démarque du situationnisme à proprement parler, mais conserve l’idée d’un salariat assimilé à l’esclavage ou à la prostitution[1]. Le champ de la critique est si large qu’il est difficile de ne pas être concerné, mais on se demande comment joindre le geste à la parole, sauf à avancer la vision d’une société pleine de « libres entrepreneurs » heureux – l’échange marchand n’étant pas prêt d’être remplacé. D’après nos informations (à prendre au conditionnel) JPV aurait assuré son existence en concevant les maquettes de programmes télé (du style de ceux qu’on peut retrouver dans Télé 7 jours ou Télérama). Si l’information est vraie, cela est pour le moins piquant pour un ex-tenant de la société du Spectacle.

Ainsi le choix semble devoir être fait entre survivre dans la compromission ou dépérir dans l’intégrité. Ou, si vous préférez la formulation un rien « romantique » : mourir debout ou vivre couché.

Edouard Limonov raconte, dans son Journal d’un raté, comment un simple bouillon de poulet, à une époque où il crevait de faim à New York, lui était resté comme un souvenir indélébile.

Marek Hłasko[2] nous narre dans La Belle Jeunesse l’anecdote suivante :

« Je me souviens qu’en me rendant vers l’allée de Jérusalem à l’aube, je suis passé par le Faubourg de Cracovie et j’ai aperçu un homme qui balançait son trousseau de clés sur des pigeons qui s’étaient réfugiés sur le monument de celui qui avait arrêté le Soleil et fait bouger la Terre [Adam Mickiewicz, poète national polonais]. Ce genre de chasse m’était inconnu jusque-là. Je me suis approché et j’ai vu que ce chasseur solitaire était Paweł Minkiewicz. Je l’ai observé avant de lui demander :

  • Paweł, qu’est-ce que tu leur veux, à ces malheureux oiseaux ?

Il m’a expliqué que sa situation matérielle était catastrophique : s’il n’attrapait pas un pigeon, il n’aurait rien à se mettre sous la dent de la journée. »[3]

On peut comprendre ainsi les difficultés existentielles de ces dissidents (outre la gêne généralisée dans le dernier exemple) : la littérature peut s’apparenter à un sacerdoce, d’où une certaine répugnance à s’abaisser dans une routine qui tuerait presque certainement leur inspiration.

Un écrivain s’exprime avant tout comme individualité, il avance une vision originale principalement fondée sur son vécu ou ses réflexions propres. Il ne saurait donc critiquer sérieusement une situation dont il tire objectivement profit et dont il se contente en pratique (pourtant ce type de personnage abonde en littérature, et peut-être aussi dans la réalité…)

Trouvez-moi un authentique dissident littéraire prêt à vendre des T-Shirts ou faisant la promotion éhontée de ses ouvrages à la première occasion ?

Évidemment, la distinction faite entre dissidence littéraire ou artistique et dissidence politique est quelque peu artificielle, l’activité subversive naviguant souvent entre l’une et l’autre. Le parcours d’Edouard Limonov en est un bon exemple, entre ses débuts en poésie sous l’URSS, sa vie de clochard magnifique à New York et sa situation actuelle de dissident anti-Poutine. De même pour Václav Havel, qui fut aussi un dramaturge et essayiste avant de diriger l’opposition tchécoslovaque au pouvoir communiste. D’ailleurs, le dissident n’est pas toujours là où on croit le trouver : Sergueï Dovlatov[4], qu’on classerait certainement parmi les « littéraires », passa par les goulags… en tant que garde-chiourme.

D’un autre côté les dissidents politiques semblent mieux se débrouiller : la politique implique généralement un minimum d’organisation et des réseaux utiles. Alternativement, ceux-ci peuvent accepter ce que d’autres percevraient comme une compromission, en se disant que c’est « un mal pour un bien », voire en se faisant une fierté d’un réalisme (ou d’un cynisme) pris comme un signe d’intelligence. Pour prendre un contre-exemple, Frédéric Lordon[5] travaille au CNRS, donc pour l’Etat français, tout en utilisant le savoir propre à sa branche (les sciences sociales et l’économie) pour élaborer des thèses tout à fait intéressantes (et sans doute « crypto-marxistes »). Il constitue à mon sens l’exemple de l’intellectuel « politique » qui a réussi à se garantir une indépendance financière sans se blottir dans un confort idéologique consensuel (ce qui est finalement une contradiction avec l’idée que l’existence détermine la conscience, ou que l’individu aura tendance à penser selon son environnement et ses intérêts immédiats).

Les dissidents « politiques » ont en effet une approche généralement plus théorique et ne devraient donc pas, en principe, faire grand cas de leur propre existence, qui ne saurait avoir valeur d’exemple. L’essentiel, ce sont les idées et non les destins individuels ou les personnalités, qui ne sont que contingents. Par conséquent il n’est pas absolument nécessaire de « montrer l’exemple » et de prouver par les actes la véracité ou la sincérité de ses propos.

Le risque étant bien entendu de perdre de vue le but fixé au départ (à supposer qu’il y en ait eu un), absorbé par l’activité quotidienne. Ceci est vrai pour votre serviteur, qui, n’étant pas encarté à un quelconque parti, et donc privé du cadre et de la pratique propres à une activité militante, sans hiérarchie ni réseau politique, troque cette « liberté » contre la menace de se couper même du seul aspect scolastique qui le relie encore à l’idée politique.

Le choix n’est naturellement jamais simple. Le scepticisme est presque aussi dangereux que l’aveuglement idéologique ; s’il est après tout possible que des théories soient – non pas fausses, mais pas réelles non plus, il reste impossible d’envisager une réflexion politique, pour ne pas dire une vie intellectuelle en général, sans une perspective globale du futur – autrement dit, une vision.


[1] voir par exemple http://leuven.pagesperso-orange.fr/notes_mai_2006.htm#Ob%C3%A9issance

[2] Ecrivain polonais né en 1934, passé à l’Ouest en 1958, mort en 1969.

[3] p.175-176, Editions Noir sur Blanc.

[4] Romancier soviétique né le 3 septembre 1941 à Oufa et mort le 24 août 1990 à New York. On recommandera la lecture de La Valise, disponible aux Editions du Rocher.

[5] Auteur au Monde diplomatique, voir son blog http://blog.mondediplo.net/-La-pompe-a-phynance-

Publicités