Vladimir Lenin in Smolny - Brodskiy, Isaak Izrailevich

On attribue souvent à Lénine la phrase selon laquelle « la bourgeoisie doit être broyée dans l’étau de l’impôt et de l’inflation ». Si une brève recherche permet de s’assurer que Lénine n’a sans doute jamais prononcé ou écrit cette phrase, cela dit certainement quelque chose sur ceux qui la citent et sur l’imaginaire bourgeois en matière de fiscalité.

Dans le même registre, la phrase « Il n’y a qu’une seule façon de tuer le capitalisme : des impôts, des impôts et toujours plus d’impôts » est attribuée à Marx, sans source précise, généralement sur des sites de citations.

Il s’agit d’épouvantails créés par la bourgeoisie pour jouer à se faire peur ou renvoyer une image fantasmée de certains mouvements ou idées, naturellement dans le but de disqualifier des mesures adverses.

D’ailleurs, n’importe qui ayant vécu dans l’un des anciens satellites de l’URSS vous informera du fait qu’il n’y avait tout bonnement aucun impôt sur le revenu sous ces régimes (mais cela dépasse l’entendement du néolibéral fanatisé). De même, quelques recherches d’occurrences du mot « impôt » dans les écrits marxistes renvoient à des textes où ce sont majoritairement les aspects négatifs des impôts qui sont décrits.

La taxe à 75%, promesse de campagne du président Hollande, constitue un cas typique de ce phénomène. D’après un article du Monde[1], l’UMP Christian Jacob aurait réagi à l’annonce de cette taxe en s’alarmant d’une « marxisation » du PS. Au sein même de l’équipe gouvernementale, le secrétaire général adjoint de l’Elysée, Emmanuel Macron, écrivait : « Les 75%, c’est Cuba sans le soleil ».[2]

L’épouvantail rouge ne suffit pas toujours. Un « économiste » néolibéral va plus loin en avançant carrément que « avec un taux d’imposition à 75%, on est en train de réinventer l’esclavage ».[3]

Sans doute est-il utile, avant de continuer, de rappeler ce qu’il en est réellement. En résumé, le système d’impôt sur le revenu est progressif ; il fonctionne par tranches. Ainsi la tranche allant de 0€ à 6000€ environ (par an) est taxée à un taux de 0%, la tranche suivante à 15%, etc.

L’idée principale à retenir est que la taxation à 75%, appelée officiellement « contribution exceptionnelle de solidarité sur les très hauts revenus d’activité », ne touche que les revenus supérieurs à un million (1 000 000 €). Autrement dit, quiconque gagne moins de 83 333 € par mois (2739 €/ jour !) ne sera pas affecté par cette taxe[4]. Des montants déjà de l’ordre de l’abstraction pour le commun des mortels.

Enfin ajoutons que cet impôt ne se cumulera pas avec les prélèvements sociaux contrairement à ce qui a été avancé ici et là pour pleurer sur le sort de ces pauvres millionnaires.[5] Le taux sera bien de 75% tout compris.

On le voit, la hantise d’un impôt « confiscatoire » semble ici largement infondée. D’autant qu’un impôt réellement « confiscatoire » ne ferait qu’empêcher la création d’un nouveau revenu, autrement dit empêcher une fortune déjà considérable de s’agrandir davantage. Lorsqu’on part de plusieurs milliards, même avec un train de vie princier, il y a de la marge. L’efficacité de ce type de mesures doit tout de même être remise en question. D’abord parce que la fiscalité est une matière des plus tortueuses, et que l’ingéniosité des conseils fiscaux est presque sans limite lorsqu’il s’agit de contourner certaines mesures. Ensuite parce que, quoi qu’on en pense, il est probable que cela provoque une fuite massive de ces fameux « riches ». Certains diront, bon débarras, soit, mais en sera-t-on réellement plus avancés ?

Peut-être n’est-ce pas le revenu mais plutôt le patrimoine qu’il conviendrait de taxer, en particulier le patrimoine immobilier, qui jusqu’à preuve du contraire ne peut pas être délocalisé. Qu’y aurait-il de si scandaleux à l’idée de ponctionner dans le patrimoine des plus fortunés ? Cela ne semble que justice de mettre quelques bâtons dans les roues des « riches-qui-le-sont-déjà-trop-et-qui-veulent-le-devenir-encore-plus » (AMG).

Mais la complexité invraisemblable du système fiscal va de pair avec sa notoire inefficacité à taxer le capital.

La fiscalité, lorsqu’elle cherche à être redistributive, à réduire les inégalités, rappelle le mythe de Sisyphe, lorsque l’ensemble de l’appareil légal, de la structure sociale, du commerce et de la propagande tend vers l’exact opposé : la formation d’une caste réduite de privilégiés destinés à s’enrichir toujours plus au détriment de la grande masse de la population[6]. Ceci moyennant des intermédiaires suffisamment rémunérés pour s’abstenir d’une conscience (traders, professionnels du lobbying), et promus en modèles de réussite sociale.

Il en résulte que l’impôt à 75% n’est significatif que sur le plan symbolique, ce qui est déjà quelque chose mais tout à fait insuffisant. C’est l’ensemble de l’environnement dans lequel agit cette fiscalité qui est à redessiner.


[1] http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/breve/2012/02/28/christian-jacob-ump-denonce-la-marxisation-du-ps_1649424_1471069.html

[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/l-enquete-de-l-obs/20120907.OBS1643/75-ces-pleureuses-qui-ont-fait-le-forcing-aupres-d-hollande.html

[3] http://www.atlantico.fr/decryptage/taux-imposition-75-reinventer-esclavage-charles-gave-298992.html

[4] Voir http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/02/28/tranche-d-imposition-a-75-ce-que-signifie-la-proposition-de-m-hollande_1649139_1471069.html pour un exemple plus développé, calculs à l’appui.

[5] Voir p. 57 du projet de loi de finance ici : http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/projets/pl0235.pdf

[6] Autrement dit : la fonction redistributive de l’impôt ne peut à elle seule freiner le processus d’accumulation du capital et l’apparition des rentiers.

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