La principale force du marxisme, comparé à l’utopie fouriériste ou au tolstoïsme[1], a été de se construire à partir d’un processus en train de se produire. Comme le dit Lukacs dans Légalité et Illégalité (1920), « le marxisme est la doctrine de la révolution précisément car elle comprend l’essence du processus (par opposition à ses manifestations ou ses symptômes) et car elle peut déterminer la ligne décisive du développement futur (par opposition aux événements du moment). Cela en fait en même temps l’expression idéologique du prolétariat dans ses efforts pour se libérer. » (traduction approximative par votre serviteur)

Il s’agit donc de s’appuyer sur la réalité pour démontrer la force et la vérité des théories avancées, et non d’évoluer dans le monde des idées de manière purement abstraite (reproche fait par Marx aux hégéliens[2]) ou, plus grave, de vouloir appliquer de façon dogmatique une théorie sur la réalité (ici, le XXème siècle est riche en exemples tragiques). Il oppose la critique-critique, aux perspectives trop étroites, à la critique-pratique, une réflexion plus proche de la vie réelle de l’homme, qui le touche au niveau social et politique[3].

Marx a donc été le fondateur du matérialisme dialectique, qui soumet autant que possible la pensée (subjective) à ce que nous appellerons la réalité (« l’être objectif »).

Le matérialisme de la pensée marxiste a abouti à une vision du développement humain centrée sur l’idéal du Progrès ; la tâche principale qui attend l’humanité est d’électrifier le territoire, de construire des routes, de fournir des bottes à chacun.

L’idéal du Progrès est un élément central dans la mythologie communiste. Dans La Terre,[4], une longue scène montre la liesse des villageois accueillant comme le messie l’arrivée d’un… tracteur motorisé.

C’est  l’idéal prométhéen d’une humanité qui se détourne des Dieux en se dotant du feu, une humanité qui se détourne des anciennes croyances et s’émancipe en maîtrisant son environnement. Ici, le feu symbolise pour l’homme la technologie  en général. Le rêve d’une humanité libérée par le Progrès technologique a été sérieusement compromis par l’invention du second feu, le feu nucléaire. L’homme découvre, consterné, qu’il a créé le moyen de s’anéantir lui-même.

Le matérialisme marxiste s’est aussi traduit par un utilitarisme, qui consiste à voir l’amélioration des conditions d’existence (le comfort) comme l’unique but fixé à l’humanité. Dans Soleil trompeur[5], on voit dans une scène le colonel Kotov, héros de la Révolution d’Octobre, expliquer à sa fille que le communisme va permettre de bâtir des routes, des métros, etc. afin que les pieds de sa fille restent toujours aussi doux et ne deviennent pas calleux.

kotov

Or non seulement les sociétés capitalistes occidentales se sont montrées tout à fait capables d’améliorations quantitatives, d’apporter l’abondance et le confort à la majorité de la population, mais ce succès a permis, précisément, de constater la vacuité ou du moins l’insuffisance d’une quête de sens dans le confort et la satiété.

Ajoutons à ceci l’échec de la vague révolutionnaire européenne ailleurs qu’en Russie, et le désastre de l’URSS (devenue continuation, sous une autre forme, de l’impérialisme russe) et de ses épigones asiatiques et autres, traduites en capitalisme bureaucratique.

Ces échecs théoriques et pratiques du marxisme ont formé un terreau propice à sa critique. Nous ne prendrons pas ici en compte les « critiques » formulées par les intellectuels de la petite bourgeoisie et de la réaction, « critiques » dictées par leurs intérêts, qui sont opposés par essence au marxisme.

L’Internationale Situationniste

L’internationale Situationniste (I.S.) a été fondée formellement en 1957 et dissoute en 1973. L’I.S. a développé une théorie personnelle et sociale de l’action révolutionnaire qui s’attaquait aux conditions modernes d’existence. L’I.S. est particulièrement connue pour avoir eu une influence majeure dans les événements de mai 1968.

Il convient d’abord de rappeler d’où vient l’I.S.. Le mouvement situationniste est issu du lettrisme, dont il est en quelque sorte la traduction politique.

Pour mémoire, le lettrisme est un mouvement artistique d’avant-garde apparu à la fin de la Seconde guerre mondiale. Son fondateur, Isidore Isou, d’origine roumaine, traverse l’Europe en guerre pour arriver à Paris à la Libération. Il proposait une refondation complète de tous les domaines de l’art.

Guy Debord, le principal théoricien de l’I.S., est au départ membre du mouvement lettriste, qu’il quitte pour fonder l’Internationale lettriste, qui deviendra plus tard l’I.S. Si le lettrisme souhaitait révolutionner l’art, l’I.S. prétendait tout simplement le « dépasser » (admirez la modestie), ainsi qu’abolir la dictature de la marchandise. Tout ceci en sus de la tâche, pourtant déjà suffisament complexe, d’en finir avec une société de classe. Au matérialisme marxiste est préférée une métaphysique du quotidien et une amélioration qualitative de l’existence qu’on peut attribuer à l’origine artistique du mouvement. Brossons un portrait rapide de cette mouvance en dégageant quelques uns de ses traits fondamentaux :

– Une critique du marxisme qui se cantonne à dénoncer l’imposture des régimes dits communistes (à rapprocher du mouvement Socialisme ou barbarie). Ceci est tout de même salutaire dans un contexte ou le PCF, soit la principale force contestataire, reste alignée sur Moscou malgré l’écrasement soviétique de l’insurrection hongroise de 1956.

– Un arrière-fond libertaire très fort : dans Hurlements en faveur de Sade,[6] on lit : « Le terme rencontres désigne uniformément toutes les images dont l’érotisme ne sera tempéré que par l’existence, scandaleuse et à peine croyable d’une police. »[7]  On trouve dans cette unique sentence à la fois la défiance pour l’ordre, et le désir de libération sexuelle, qui seront les leitmotivs de mai 68.

– Dans ses aspects pratiques, la théorie situationniste est presque entièrement centrée sur la vie quotidienne et l’individu. Ceci se rapproche du « lifestylisme », tare des anarchistes, qui aboutit à gaspiller ses forces en luttes quotidiennes. Les actions se résument à des coups d’éclats à peine plus réfléchis que ceux des Pussy Riot aujourd’hui, avec des conséquences plus ténues encore.

– La pauvreté des conclusions pratiques et des moyens d’action entraîne du même coup un souci presque maladif d’authenticité, la peur de la fameuse « récupération », censée pouvoir être contrée par le non moins fameux « détournement »… D’où aussi le rejet – un peu puéril – du terme « situationnisme », censé caractériser la récupération du mouvement ; c’est pourquoi, pour faire plaisir aux debordolâtres qui nous lisent, nous nous sommes efforcés d’éviter ce mot.

Le grand concept de Guy Debord, celui de Société du spectacle, développé dans l’opuscule du même nom, s’avère assez fumeux et éloigné des considérations pratiques (autrement dit, de la réalité). Un concept qui peut s’avérer efficace pour défendre une œuvre d’art (ceux qui sont ne serait-ce que vaguement familiers à l’art contemporain verront de quoi je parle) est insuffisant pour développer une théorie politique cohérente. Certains post-situs se sont déjà fait un plaisir d’annihiler ce concept – mais n’anticipons pas.

Ironiquement (mais aussi assez logiquement), le concept de Société du spectacle est un de ceux qui a été « récupéré » avec le plus de succès par la gauche journalistique et/ou arty, entendez par là les Inrocks, Libé, Nouvel Obs…

– La théorie situationniste est elle-même fragmentaire et absconse. Jetez un œil à la Société du spectacle, où l’aphorisme admirable côtoie le charabia prétentieux. Jean-Pierre Voyer lui-même fut un situationniste, avant de s’en séparer sur fond de conflit théorique mais aussi personnel. Dans son Enquête sur la nature et les causes de la misère des gens[8], on retrouve le détournement (dans le titre, repris d’Adam Smith), et l’aspect fragmentaire (dans la prose elle-même). Nous reviendrons sur ce personnage.

L’élément essentiel à retenir est que l’I.S., de par ses racines artistiques, et de par sa nature d’avant-garde, s’est refusée à développer une perspective pratique digne de ce nom. Dans la grande diversité idéologique qui accompagne les événements de mai 1968 (maoïstes, trotskistes, communistes « orthodoxes »…), les situationnistes ont exercé une influence évidente, avec leur sens du slogan et leur arrière-fond libertaire.

Mais l’Internationale Situationniste, a l’instar de la pensée anarchiste, si elle est véhémente et ample dans ses dénonciations verbales, se révèle lâche et impuissante dans ses conclusions pratiques. En 1968, à l’heure de vérité, alors que tout semble possible, elle choisit de s’en remettre aux ouvriers, à qui il revient de former des conseils autogérés. On peut résumer sa position d’alors à un conseillisme vaguement spontanéiste, autre manière de se défausser sur autrui.

L’I.S. oublie là un enseignement fondamental du marxisme, à savoir que, si les idéologues (au sens noble, s’il existe) ne sont rien sans les masses, les masses elles-mêmes ne sont rien sans organisation et sans des dirigeants aptes à les faire aller de l’avant.

Cette erreur critique signe l’arrêt de mort de l’I.S. Après le « retour à la normale », l’I.S. se retrouve incapable de faire face à la nouvelle période de lutte qui s’annonce. Tiraillée entre une crispation d’orthodoxie situationniste (les exclusions pleuvent, Debord agissant comme André Breton avec ses surréalistes) et une volonté apparente de « dépasser l’I.S. », l’Internationale Situationniste est dissoute en 1973.

L’héritage post-situationniste

La nébuleuse situ explose ; certains retournent à une existence bourgeoise (comme ceux qu’on appelle aujourd’hui les soixante-huitards), d’autres tentent de continuer la lutte sous d’autres formes (les post-situ).

Jean-Pierre Voyer constitue sans doute le cas le plus intéressant parmi cette dernière catégorie. Vous n’avez probablement jamais entendu parler de lui, et pour cause : il s’est à notre connaissance toujours refusé à apparaître dans quelque média que ce soit, ce qui le distingue des rebelles de plateau télé auxquels nous sommes accoutumés. Son style parfois quasi-rabelaisien et ses fixations personnelles (Debord et BHL notamment) ont cependant desservi son propos.

Il entreprend d’abord, dès les années 70, une critique fondamentale de Marx, notamment en décortiquant le Capital. Son principal souci est alors de combattre ce qu’il appelle le réductionnisme de Marx[9] ; ce que nous appellions plus haut l’utilitarisme. Il est reproché à Marx d’avoir été le principal artisan de la science économique, aujourd’hui utilisée pour justifier tout et n’importe quoi. Pour Voyer, l’économie n’existe pas ; là où on parle d’économie, il y a tout simplement communication. La communication est le principe de ce monde.

Voyer marque ici un franc retour à Hegel (qui parlait, lui de « reconnaissance ») et à la critique-critique. Si les situationnistes se réclamaient issus du marxisme et se souciaient de la pratique, quoique sous des formes un peu ridicules, chez Voyer l’aspect pratique est sciemment absent[10]. A l’un de ses interlocuteurs, il déclare « Je vois que vous êtes un adepte de la solution finale. Moi pas. Je suis un adepte des commencements modestes. »[11] A un autre qui réclame plus de concret : « Certains paradoxes peuvent demander deux siècles pour devenir le sens commun : un siècle sépare l’idée de Copernic des trois lois de Kepler, un siècle sépare celles-ci de la formulation d’une loi générale par Newton. Ne soyez pas trop pressé vous qui voulez des recettes. » (in L’Imbécile de Paris. 1991. Ed. Pajak)

C’est le retour du règne des idées ; la boucle est bouclée : la pensée n’est plus déterminée par l’être objectif (la réalité), c’est au contraire la réalité qui dépend de la conscience que l’on en a.

Quelles conséquences tirer de tout cela ? Voyer, l’aboutissement de la critique-critique, est tout simplement retourné à Hegel. De ce fait, lire l’Idéologie allemande aujourd’hui donne l’étrange impression que Marx juge Voyer.

Par ailleurs, avec le marxisme on savait ce qu’il était question d’améliorer : les conditions objectives d’existence (le confort) et un accès égalitaire à ces bienfaits. Les moyens à mettre en œuvre étaient donc plus ou moins prévisibles (construire ceci, modifier cela). Mais dans des théories qui se basent sur une amélioration subjective (comment chacun ressent effectivement l’existence), toute démarche active en ce sens est immédiatement hasardeuse, sachant qu’on peut être triste le mardi, heureux le jeudi et apathique le samedi sans raison apparente autre que le temps qu’il fait ou le hasard des événements du quotidien.

Si la critique faite par Voyer de la théorie de Marx constitue une avancée certaine dans le domaine de la pensée, on peut regretter que la conséquence en soit une régression au moins partielle vers la pure philosophie. Sans doute y aurait-il à gagner à déterminer quels apports de chacun peuvent être utilisés dans une perspective future.

Note de l’auteur : je ne m’interdis pas de procéder à des rectifications dans les jours suivants la publication. Ces modifications ne seront pas toujours signalées.


[1] Ces théories ne se sont d’ailleurs concrétisées que sous forme de quelques communes autogérées.

[2] Dans l’Idéologie allemande, 1845.

[3] Idée développée dans la Sainte Famille, 1845

[4] Film soviétique réalisé par Alexandre Dovjenko, sorti en 1930.

[5] Film russe réalisé par Nikita Mikhalkov, sorti en 1994.

[6] De Guy Debord, sorti en 1952, soit avant  la création formelle de l’I.S.

[7] Note : il est tout à fait possible que cette phrase ai été mal comprise par l’auteur de cet article. L’ambiguïté et l’obscurité (pour rester aimable), héritée du monde de l’art, est une des caractéristiques de Debord.

[8] Editions Champ Libre, 1976.

[9] « [Marx] est plutôt l’héritier de Locke que de Hegel. On peut penser qu’il avait eu une overdose de pensée avec Hegel et que par violente réaction il a pris le contre-pied. Plus sérieusement Marx vivait dans une époque de furieux réductionnisme, ce que l’on nomme généralement le scientisme. Le réductionnisme en physique est salutaire, il ne commence à devenir du scientisme qu’à partir du moment où l’on veut en tirer des conclusions hors de la physique. Chacun voit midi à son clocher, les cordonniers veulent expliquer le monde par la cordonnerie. Ça, c’est le réductionnisme scientisme. Tout réduire à la cordonnerie ! Le monde contient la physique, la physique ne contient pas le monde. » Source : http://leuven.pagesperso-orange.fr/alph.htm

[10] Cette attitude a au moins le mérite d’être en adéquation avec notre époque qui est celle de la stagnation et de l’inaction forcée. Elle est aussi un bon vaccin contre le gauchisme volontariste.

[11] Limites de conversations, Editions anonymes, 1998.

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