Alors que dans les dictatures s’exerce ce qu’on appelle la propagande, nos démocraties représentatives occidentales reposent sur la publicité, où l’ensemble des canaux de communications sont occupés par le message destiné à être absorbé par la population. Bien que le mot d’ordre soit en temps normal celui de consommer (il ne vous aura pas échappé que nos sociétés reposent sur la consommation), il est parfois vendu d’autres choses, en particulier des guerres.

Le conflit qui marque l’actualité récente est un bon exemple de ce que le matraquage médiatique peut avoir d’insistant et de systématique, apparemment avec succès puisqu’un sondage repris par l’Immonde[1] semble montrer qu’une majorité des Français est désormais favorable à une intervention militaire.

Cela n’est en soi pas très surprenant. Le succès – proclamé ! – de l’aventure libyenne n’a certes fait qu’encourager les va-t-en-guerre. Il faut dire que le scénario était taillé sur mesure, et à l’époque, l’auteur de ces lignes a été autant enthousiasmé que presque tout le monde.

Voyez plutôt : un dictateur sanguinaire, en place depuis plus de 40 ans, bombardant son propre peuple (lorsque les pilotes des avions qu’il envoie ne désertent pas vers l’occident, autant dire vers la Liberté) d’un côté, de l’autre, un peuple manifestant pacifiquement, mais finalement non, se battant pour un Conseil national forcément légitime bien que confortablement installé à l’étranger. Toute ressemblance…

Mais comment rester sourd aux cris de nos frères assassinés, comment ne pas soutenir la courageuse expédition qui rétablira la paix et la justice et débarrassera la Terre d’une vieille raclure amie des terroristes ?

Difficile de s’écarter d’une telle position sans sombrer dans le cynisme le plus sommaire, qui résume les enjeux à des barils de pétrole et aux ambitions mesquines des divers protagonistes. Certes, ces données sont à prendre en compte, mais ne faut-il pas avant tout considérer ces conflits comme des guerres civiles, soit différentes parties luttant de toutes leurs forces pour écraser celles de leur adversaire ?

Cela a commencé par le conflit en Yougoslavie. Suivant la chute du bloc soviétique, la question se posait de savoir quel rôle allait avoir l’OTAN, si cette organisation allait survivre à la chute de son ennemi mortel.

Nous ne reviendrons bien sûr pas en détail sur un conflit qui fait l’objet d’ouvrages spécialisés. C’est un fait qu’aucune partie n’a lésiné sur les moyens de parvenir à ses fins : dans le cas des nationalités croates, slovènes, bosniaques, une volonté d’indépendance ; pour les serbes, la préservation de l’unité étatique et de leur primauté sur cette unité étatique.

Chacune de ces préoccupations peut apparaître légitime, en tout cas elles l’étaient certainement pour les belligérants au moment du conflit. La diabolisation de l’une ou l’autre des parties n’apporte rien à l’analyse. Pourtant, c’est bien les « excès » des Serbes qui ont servi de motif à l’intervention étrangère. On nous pardonnera de nous appesantir sur ce conflit, qui apparaît déjà daté, à la vitesse à laquelle les événements et les informations sont consommés puis mis au rebut. C’est que ce cas est intéressant en ce qu’il est le premier d’une série d’interventions sponsorisées par l’Otan et qui ont reproduit un schéma similaire.

L’enfer pavé de mauvaises intentions

Le motif invoqué pour justifier l’intervention est celui de venir en aide aux populations : le but de ces guerres ne serait donc pas de soumettre, mais de libérer. Lorsqu’on plonge des populations dans la ruine et la violence, c’est pour les protéger.

Pourtant, à regarder l’état des pays qui ont eu la joie d’accueillir les armées de l’OTAN sur leur sol, force est de constater qu’ils ne se portent guère mieux qu’avant l’intervention :

Dans les fameux câbles de Wikileaks, les diplomates américains qualifiaient eux-mêmes le Kosovo d’Etat mafieux.

Plus de 10 ans après l’invasion du territoire afghan, aucun progrès décisif n’est à noter – à part dans la quantité d’opium produite – et la priorité pour la coalition est de se tirer au plus tôt de ce « guêpier » (pour rester aimable).

La Libye est un Etat en déliquescence, avec une partition probable (la Cyrénaïque a proclamé son autonomie le 6 mars dernier) et un CNT[2] incapable d’imposer son autorité sur le territoire.

Bien sûr, chacun de ces conflits a ses particularités. Ce qui nous importe ici, c’est qu’à chaque fois les pays de l’OTAN défendent les interventions par des motivations humanitaires qui ne devraient tromper personne, mais auxquelles ils finissent par croire eux-mêmes.

C’est ce que certains analystes géopolitiques appellent le « virtualisme », sorte de volontarisme aveuglé, où il s’agit de faire rentrer la réalité dans le moule d’une idéologie originalement créée pour justifier des aspirations toutes pragmatiques. En d’autres termes, la doctrine brandie par les Etats-Unis pour couvrir des considérations plus terrestres (conquête de ressource, gains d’influence) les pousse à intervenir de façon désastreuse (pensons à l’Irak) et totalement contraire à leurs intérêts réels. Ce n’est plus l’idéologie qui justifie l’action, mais l’action qui doit justifier l’idéologie.

Or au fond, pour quoi se bat l’OTAN, maintenant que le bloc soviétique n’est plus ? Selon une analyse, que j’aurais tendance à partager, ces guerres représentent une nouvelle forme de colonialisme. On sait que les colonisations avaient pour principale origine la recherche de débouchés, le prestige étant un autre facteur. Aujourd’hui, les épanchements du capitalisme débordant s’expriment par les guerres de l’OTAN. En Serbie, le chiffre évoqué est de 9 blindés détruits, pour des infrastructures presque entièrement soufflées par les bombardements. Un pays détruit est un pays à reconstruire, ce qui nécessite des emprunts au FMI, une pléthore de contrats signés, et entraîne une forte dépendance financière et politique vis-à-vis des « libérateurs ». Surtout, il s’agit à chaque fois d’Etats relativement puissants dans leur région (qu’on pense à la Yougoslavie, à l’Irak et à la Libye), qui sont d’abord anéantis militairement puis émiettés politiquement.

Ce qu’il y a ici de plus révoltant n’est pas la cupidité et la myopie des bellicistes, mais plutôt le fanatisme avec lequel il nous est répété que tout cela est moralement non seulement acceptable mais nécessaire. Au moins des pays comme la Russie ou la Chine ne s’embarrassent-ils pas outre mesure de ces oripeaux humanitaires, qui du reste leur iraient très mal. L’intervention russe de 2008 en Géorgie en est un parfait exemple.

Au XIXème siècle l’Occident allait faire la diplomatie de la canonnière et apportait la Civilisation aux peuplades lointaines. Aujourd’hui, les bombardiers ont remplacé les canonnières pour apporter la Liberté à ces peuples trop immatures pour savoir se libérer eux-mêmes…

 


[2] Conseil National de Transition : autorité politique censée assurer la transition vers des élections en Libye.

Publicités